Rouge sanglant

La soirée fut longue pour Dana qui zappait, contrariée d’une part, de n’avoir aucune inspiration pour continuer son livre et, d’autre part, de ne trouver aucun film intéressant à regarder. Cette lettre odorante au parfum de roses était écrite dans un style ancien. L’écriture calligraphique aux courbures agréables dévoilait à quel point un être privé de présence humaine pendant des années pouvait, par le biais de l’écriture, s’ouvrir avec autant de passion à une inconnue. Ce message amical, presque amoureux, l’avait profondément émue. Elle désirait revoir cet homme. Elle souhaitait surtout l’entendre lui chuchoter les secrets de « la damnation éternelle », comme il disait dans sa lettre pour qualifier son état de vampire. Résignée par l’ennui, elle laissa la télécommande et se dirigea vers ses disques compacts. Dana porta son choix sur Beethoven. La sonate de piano no 8 lui sembla appropriée, compte tenu de la situation qui était vraiment pathétique. « Quelle folie s’est emparée de moi ? » Se dit-elle en tournant en rond dans son appartement. Lorsque les premiers accords du second morceau commencèrent, elle se dirigea vers le balcon. Moonlight lui parut plus doux que jamais. Dana se mit à observer la nuit comme si elle la voyait pour la première fois. Il y avait un épais manteau de brouillard sur la ville et Dana se dit que c’était peut-être mieux ainsi. Après tout, le brouillard était peut-être là justement pour cacher les actes répréhensibles des étranges créatures nocturnes qui hantaient rues et ruelles pour survivre.
– Oh ! Edward ! Murmura-t-elle comme s’il pouvait l’entendre. Pourquoi faut-il que vous soyez si sensible à cette amitié toute fraîche et qui, pourtant, vous effraie ? Je devrais normalement vous fuir, vous repousser, mais tout me pousse vers vous. Quand nous reverrons-nous ?
Dana resta longtemps sur son balcon à écouter les bruits de la nuit. Lorsqu’elle rentra chez elle, se fut pour se glisser dans ses draps de satin. Sa dernière pensée avant de s’endormir fut qu’elle n’avait pas fermé à clé la porte patio qui donnait sur le balcon. Cette nuit-là, Dana rêva d’Edward. Sa nuit fut peuplée de songes où se mêlaient désir et peur. Il était là, plus vivant que jamais, lui racontant son histoire. Il lui avait chuchoté qu’elle devait rester dans le monde des vivants, car c’était à cette unique condition qu’il continuerait à la fréquenter. Le vampire lui avait ensuite donné l’adresse du château ancestral des Landsdale. Elle se souvint qu’il l’avait prié de venir le rejoindre la nuit suivante et qu’elle avait acquiescé en silence avant de le voir se pencher sur elle. L’avait-il embrassé ? L’avait-il mordu ? Qu’est-ce qui s’était passé par la suite ? L’esprit embrouillé de Dana ne parvint plus à se souvenir des événements qui avaient suivi. A son réveil, la première chose qu’elle fit, avant même de passer ses pantoufles et sa robe de chambre, fut de se précipiter devant une glace pour constater qu’elle ne portait aucune marque. Dana se passa un peu d’eau froide sur le visage pour se redonner quelques couleurs.
– Bon sang… ce n’était qu’un rêve !
En dépit de ce rêve qui l’avait profondément troublée, Dana sut que cette aventure onirique avait aiguisé sa perception des choses et l’avait aidé à faire la lumière sur le phénomène vampirique. Cette expérience nocturne avait été nécessaire pour élargir sa conscience suffisamment pour se rendre compte que sa peur avait été ridicule. Elle passa sous la douche pour se réchauffer et, comme à son habitude, s’habilla avec soin avant de prendre son petit déjeuner.
Le ciel nuageux de Londres annonçait une journée maussade. Dana s’en fichait éperdument. Du moment qu’elle avait de quoi écrire sur les vampires, tout allait bien. Après avoir parcouru le journal, elle sortit sur le balcon pour prendre un bol d’air frais. Elle remarqua qu’une enveloppe rouge avait été déposée pour elle. Aussitôt les souvenirs de ce songe inquiétant lui revinrent en mémoire. Un frisson lui parcouru l’échine. Était-ce le vent frais qui la mettait dans tous ses états ou plutôt le doute que tout ce qu’elle avait vécu, cette nuit-là, fut le fruit d’une réalité déformée par le charisme propre aux vampires ?
Dana Nolane tergiversait. Faire les cent pas dans le salon ne la menaient nul part, quant à ses hésitations, elles ne débouchèrent sur aucune certitude. Ces deux lettres troublantes vinrent bousculer sa routine de vie à laquelle elle se raccrochait que par pure conformité sociale. Depuis qu’elle avait reçu les informations de cet inconnu qui répondait à ses petites annonces dans le journal, l’écrivain avait vu sa vie changer. Et tout avait véritablement été chambardé le jour où elle l’avait enfin rencontré. Ça allait peut-être même trop vite… Ne risquait-elle pas de prendre un mauvais virage, de déraper, voire même de subir l’accident mortel ? Son instinct lui dictait d’avoir confiance et sa raison s’embrouillait dès qu’elle s’interrogeait sur ses motivations personnelles. Était-ce simplement pour écrire un livre sur les vampires qu’elle irait à Landsdale’s Castle ou pour revoir cet homme mystérieux qui la hantait ? Dana fut longue à prendre sa décision. « Quelles sont donc mes priorités ? »
Landsdale’s Castle était un château comme on se l’imagine bien. A elle seule, l’allure sinistre de la demeure avait probablement réussi à tenir à l’écart tous les vandales du coin, car il n’y avait aucune trace de méfaits sur la propriété. L’angoisse prenait aux tripes dès les premiers grincements de la grille d’entrée. Une végétation dense avait envahi les lieux. Dana était presque contente d’être venue de jour car elle ne s’imaginait même pas quel pouvait être le spectacle de nuit. Elle repéra un petit sentier qu’elle suivit d’instinct. Il déboucha sur une roseraie sauvage qui lui parut mieux entretenue que le reste du terrain laissé en friche. Une petite porte de bois semblait être la seule entrée qui n’avait pas été condamnée avec le temps. « Si tu es venue jusqu’ici, ce n’est pas pour rebrousser chemin ! » Se dit-elle avant d’ouvrir douce ment la porte. Elle fut accueillit par un gros chat noir qui vint se frotter contre ses jambes en ronronnant. Elle avait lu assez de documentation sur le sujet pour savoir qu’il s’agissait du gardien du sommeil du vampire. Chaque vampire avait en effet une sorte de totem animal ; une sorte de gardien qui revêtait plusieurs formes : loup, chauve-souris, chat, etc.
– Tu dois être Edward II, non ? Lui demanda-t-elle en le caressant gentiment comme s’il s’agissait de faire la paix avec un ennemi potentiel.
Le chat ronronnait et Dana le prit dans ses bras pour lui caresser le dessus de la tête tout en marchant droit devant elle dans l’étroit corridor. Edward II, comme elle l’avait baptisé d’instinct, sauta par terre dès qu’elle pénétra à l’intérieur d’une vaste salle qu’elle identifia du premier coup d’œil comme étant la pièce maîtresse du château. Dana remarqua la richesse du décor et s’intéressa plus particulièrement aux portraits anciens peints avec goût.
« Est-ce là la demeure d’un vampire ? »
Le gros chat monta directement au second étage et sembla l’attendre. Dana regarda autour d’elle et décida enfin de gravir lentement l’escalier en chêne massif qui imposait par sa taille majestueuse. Elle fut surprise de découvrir que, malgré son air abandonné, le château était très bien entretenu. Aucune toile d’araignée ni filtre de poussière n’étaient visibles sur les meubles. Des roses fraîchement coupées étaient disposées dans des vases de cristal. Leur parfum embaumait discrètement la maison toute entière. Seules les fenêtres dont les volets étaient fermés hermétiquement et recouverts d’épaisses couches de tentures témoignaient de l’existence d’un vampire en ces lieux. Le gros chat noir l’entraîna dans sa suite. Il avait l’air de superviser personnellement la visite et Dana se laissa guider par lui. Elle se heurta à une porte fermée à clé de l’intérieur et Dana dut reconsidérer ses idées préconçues au sujet des caves humides, froides et peu accueillantes. « Ils leur arrivent peut-être de dormir dans un lit, après tout ! » Se dit-elle en souriant au félin qui l’observait gravement. Elle le prit dans ses bras pour le caresser à nouveau. Il se laissa faire, trop content de trouver une personne qui veuille bien le dorloter. Elle huma au passage les roses qui se trouvaient non loin d’eux et descendit sans plus attendre au premier étage dans le but de s’installer à sa plume. Le château l’inspirait.
Peu avant dix-huit heures, le gros chat noir fila prestement à l’étage supérieur sous le regard sidéré de l’écrivain qui n’avait pas vu le temps passer. Dana regarda sa montre, mue par un sixième sens qui lui criait qu’il était l’heure pour elle de plier bagages avant le réveil du maître de maison. Elle se leva, pétrifiée à l’idée qu’elle allait être la première chose bien vivante que le vampire allait trouver sur son chemin en se réveillant. « Ne va-t-il pas se diriger droit sur moi ? Par où puis-je m’enfuir ? Ne risque-t-il pas d’avoir les crocs à son réveil ! Bon sang que je suis idiote ! Va-t-il pouvoir tenir le coup ? Vais-je devoir me battre toutes griffes dehors pour conserver mon intégrité ? J’aurais dû m’en aller quand j’en avais encore l’occasion !» Elle se rassit lentement, jugeant plus prudent de faire preuve de courage que filer à l’anglaise. De toute manière, il était trop tard pour battre en retraite. L’horloge sonnait déjà l’heure du réveil… et puis, n’avait-elle pas pris tout ce qu’il fallait pour se défendre avant de venir à Landsdale’s Castle ?
Dana entendit une clé tourner dans une serrure au second étage et puis, plus rien. Le silence total pendant quelques minutes pendant lesquelles Dana se demanda si elle devait monter ou rester sur place. Nulle trace du chat noir. Elle laissa sa plume de côté et monta lentement l’escalier en guettant un signe de sa présence. Elle se dirigea vers cette porte de chambre à laquelle elle s’était heurtée quelques heures plus tôt. Dana pénétra à l’intérieur et remarqua que la fenêtre avait été ouverte. Une légère brise balaya la pièce. Dana en frissonna. Elle jeta un regard à l’extérieur mais ne vit rien. Au loin, le soleil s’était couché, laissant derrière lui quelques lueurs mourantes au bas de l’horizon. La jeune femme profita de l’occasion pour allumer une vieille la lampe à huile qu’elle trouva sur un secrétaire. Dana se tint à la fenêtre et observa le paysage pendant un long moment. Elle observa une chauve-souris virevolter un instant sous ses yeux avant de disparaître. Tout cet univers de films d’horreur la fascinait.
– Edward… où êtes-vous donc passé ? Murmura-t-elle dans la fraîcheur de la nuit.
– Je ne suis jamais très loin de vous, répondit une voix calme derrière elle.
Dana sursauta en laissant échapper un cri de surprise. Elle ne l’avait pas entendu rentrer.
– Excusez-moi de mon retard, douce Dana. Je devais tout d’abord boire quelque chose de consistant avant de descendre vous rejoindre. Je sais que vous m’attendez depuis un long moment déjà.
– Ce n’est rien. J’ai eu le plaisir de faire connaissance avec votre chat, fit-elle en lui souriant nerveusement.
– Votre présence est un grand honneur pour moi, Dana.
Le vampire fit gauchement quelques pas en sa direction en lui tendant la main mais Dana ne bougea pas d’un centimètre. Elle le regardait avec une certaine appréhension.
– Dana, je vous prie de croire que je ne vous ai pas fait venir ici dans un but machiavélique.
– La confiance s’acquiert avec le temps, dit-on. Mais vous, de votre côté, quelle marque de confiance seriez-vous prêt à m’accorder ?
– Tout ce que vous voudrez, répondit-il sans hésitation.
– Alors, me permettrez-vous de veiller sur votre sommeil en sachant pertinemment qu’à tout moment il pourrait me prendre l’envie d’ouvrir les rideaux et de vous exposer au grand soleil ? Ou encore de vous tuer en vous enfonçant un pieu dans le cœur ? Me laisseriez-vous près de vous au moment où vous êtes le plus vulnérable ?
Le vampire parut réfléchir un moment à cette possibilité.
– Pourriez-vous être une menace ? Osa-t-il d’une voix fébrile.
– Non. Je vous en donne ma parole. Si vous êtes prêt à m’accorder une telle marque de confiance, alors je consentirai à passer une nuit complète près de vous, en vos murs.
– Savez-vous vraiment ce que vous me demandez-là, Dana ?
– Cela équivaut à la même chose pour moi, Edward. Nous nous sommes rencontrés dans un repère de vampires qui est, je vous le rappelle, un endroit très peu recommandable pour une personne comme moi. Vous êtes venu chez moi en pleine nuit, et là, je suis chez vous, sur votre territoire, totalement à votre merci. Il me semble que ma confiance vous ait été acquise bien facilement. Or, je ne peux en dire autant pour vous. Votre chambre était fermée à clé, il me semble.
– Ma parole de gentleman ne vous suffit pas ?
– J’ai également qu’une parole, je vous assure. Si je vous promets la totale sécurité en mes murs, accepteriez-vous de dormir chez moi ?
– Puis-je y apposer une condition !?
– Dites-moi d’abord laquelle.
– J’accepte de remettre mon sommeil entre vos mains si cela peut vous enlever à jamais le doute que vous avez à mon sujet. J’estime qu’il est tout à fait légitime de votre part de me demander une telle chose… mais, avant tout, sachez ce qui se passe dans la tête d’un vampire à son réveil !
Dana n’eut aucune difficulté à sortir du château. Edward l’avait gentiment reconduite jusqu’à sa voiture après une longue discussion au sujet de diverses mises en garde. Elle s’était même permise de lui caresser furtivement la main avant de monter abord de son véhicule, chose qu’elle n’aurait jamais cru possible venant d’elle. Le vampire lui en avait été reconnaissant. Aussi espérait-il survivre à cette épreuve qu’il redoutait pour vivre plus facilement avec elle, par la suite ! Elle était devenue son rayon de soleil, soit, mais était-il nécessaire de se brûler pour autant ? Il redoutait cette sensualité si forte qui les poussait irrésistiblement l’un vers l’autre. Edward savait pertinemment qu’ils n’étaient pas faits pour s’aimer mais rien ne l’aurait empêché d’espérer qu’il pouvait, lui, vivre normalement avec une femme diurne. Il avait été trop longtemps seul et, maintenant, il était prêt à tout pour changer cela… même à vendre son âme, à qui voudrait bien la lui reprendre, pour passer, ne serait-ce qu’une nuit auprès de cette femme qui l’avait ensorcelée.
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