Rouge sanglant
« En cette fin de décembre 1476, l’hiver est rude et écrasait la Valachie sous une chape de froid glacial. Mais les moines du monastère fortifié de Snagov, édifié sur une île d’un lac proche de Bucarest, semblaient avoir oublié la rigueur pourtant extrême du climat. La surface du lac qui coupait la communauté du reste du monde était recouverte par endroits d’une fine couche de glace. Toutes les pensées des hommes de Dieu se tournaient vers le corps décapité apporté la veille au monastère par des soldats moldaves ayant échappé aux Turcs qui infestaient la région. Un cadavre bien encombrant mais que le supérieur avait décidé d’enterrer en sol consacré en dépit des risques encourus. Le supérieur fit alors un signe et le cercueil fut tiré jusqu’au bord du modeste caveau, parut hésiter, puis fut glissé lentement jusqu’au fond du trou. Les ultimes prières furent dites avec une rapidité que la température glaciale n’expliquait pas totalement. Un instant plus tard, la dalle retomba avec un bruit sourd sur le bois du cercueil. Les moines s’éloignèrent d’un pas pressé et seul le supérieur se retourna pour accorder un regard d’adieu à la sépulture encastrée dans le dallage de la chapelle. Quelques jours plus tard, bien loin de là, des soldats Turcs installèrent sur ordre du sultan un pieu sur une place de Constantinople pour y accrocher une tête tranchée et déjà en partie décomposée. Pourtant, la dégradation naissante n’avait pas réussi à gommer la dureté des traits du mort dont le corps reposait maintenant à Snagov. Celui que les Turcs appelaient Kaziklou Bey avait cessé d’être une épine plantée dans le flan de l’Empire ottoman. Mais sous son véritable nom de Vlad Dracula, il était déjà entré dans la légende de son pays, à la fois par sa cruauté et par son patriotisme. Intimement associé aux vampires depuis le succès de Dracula, Vlad Dracula n’en était pourtant pas un, les Roumains préférant en général voir en lui une âme damnée, ce qui sied mieux à un héros national que la profession de vampire. Néanmoins, comme il est devenu impossible de ne pas inclure dans un ouvrage sur les vampires un chapitre sur le sanguinaire prince roumain, profitons-en pour rectifier certaines erreurs lues çà et là à son sujet. »
Dana Nolane relut son paragraphe avec une certaine satisfaction. Edward Landsdale avait été plutôt loquace au sujet de Vlad Dracula. « Autant se servir de ses renseignements pour remettre de l’ordre dans les idées préconçues des lecteurs ! » Se dit-elle comme si la vérité était plus belle que l’imagination de Bram Stocker.
Il était près de quatorze heures lorsque Dana Nolane laissa temporairement son travail pour aller arpenter les archives poussiéreuses de la ville. Il y avait quelque chose qui la préoccupait. Quelque chose qu’elle souhaitait démystifier. Ce mystérieux informateur qui, vampire de surcroît, semblait bien connaître la vie de l’illustre empaleur, l’intriguait plus que tout. La veille, avant le douzième coup de minuit, ils s’étaient quittés dans la rue. L’écrivain avait observé comment la nuit s’était emparée de la silhouette du vampire. Il avait disparu simplement, comme si la nuit, elle-même, l’avait englouti dans ses ténèbres. Elle lui avait été reconnaissante d’avoir répondu à toutes ses questions et de l’avoir reconduite jusque chez elle sans tenter quoi que se soit sur sa personne. « Qui es-tu donc ?» Se demanda-t-elle tout en cherchant dans les archives de l’état. « Où loges-tu Edward ? Où est ton tombeau ? Quelle est ton histoire ? » Une frénésie s’empara de l’Anglaise lorsqu’elle souleva un coin du linceul mystérieux qui enveloppait le personnage d’Edward Landsdale.
Né en 1830, dans une illustre famille anglaise habitant un château à quelques kilomètres seulement de la capitale, Edward Landsdale avait vécu apparemment une vie sans histoire. Décédé officiellement à l’âge de vingt-sept ans, lors d’une épidémie qui s’était abattue en Grande-Bretagne à cette époque, il avait été inhumé au cimetière Highgate avec le reste de sa famille. C’est tout ce que Dana put découvrir dans les archives de la ville. Dana se souvint aussitôt avoir lu à quelque part qu’à l’origine Highgate avait été l’un des premiers cimetières privés construits pour venir à bout de la surpopulation des lieux de sépultures londoniens. Édifié en pleine période romantique, l’architecture du cimetière avait été inspirée à la fois par les styles antique, égyptien et gothique. Elle savait de source sûre qu’on y retrouvait également des catacombes. Highgate avait été l’un des lieux à la mode de la capitale et s’y acheter une tombe en 1839 était une véritable affaire de snobisme. A tel point que, dès 1854, le cimetière dut s’agrandir vers l’Est. Après la Deuxième Guerre mondiale, la moitié Ouest fut laissée à l’abandon et fermée, sauf pour des visites guidées. Et c’est précisément ce que Dana fit en fin d’après-midi, décidée à poursuivre là-bas ses recherches sur son mystérieux informateur.
La végétation exubérante obstruait les allées et les racines des arbres environnants avaient fracturé les caveaux, provoquant des rencontres à angles insensés parmi les piliers de marbre. Des tombes s’étaient enfoncées dans le sol, d’autres s’étaient ouvertes pour être ensuite envahies par le manteau des broussailles. Dana s’était écartée du groupe de visiteurs et était vite tombée sur des caveaux profonds de dix mètres. Les seules créatures que cet état des lieux ravissait étaient les hérissons, les écureuils, les oiseaux et les rongeurs. Elle avait arpenté les lieux avec la chair de poule, comme si toutes les parties de son être tenaient à lui rappeler dans quel lieu sinistre elle se trouvait. Grattant par endroit la mousse pour lire les noms inscrits sur les caveaux, elle avait désespérément cherché celui de la famille Landsdale. Il s’en fut de peu pour que l’écrivain ne retrouvât pas son chemin. Le soleil se couchait au loin et, déjà, l’obscurité envahissait rapidement ce lieu de sépulture, comme si la nuit tombait plus vite à Highgate’s Cemetary que partout ailleurs à Londres. Soudain, le regard de Dana fut attiré par quelque chose de sombre. Juste de l’autre côté de la grille, une grande forme semblait sortir de l’obscurité. Instinctivement, son esprit rejeta l’explication surnaturelle. Il était plus réconfortant de se dire que c’était quelqu’un qui vagabondait. Avec difficulté, elle détourna le regard pour se hâter vers la sortie.
– Amenez-moi vite ailleurs, s’il vous plaît, ordonna-t-elle au taxi qui la regarda monter précipitamment dans son véhicule.
– Je vous amène où vous voulez, madame, il me suffit d’une adresse.
– Alors, conduisez-moi au Highgate’s pub !
Le chauffeur la dévisagea un moment comme si elle venait de dire une absurdité. Il considéra un instant la jeune femme qui regardait tout autour d’elle comme si elle redoutait d’être poursuivie par des fantômes. Le taxi se mit en branle et le chauffeur attendit que sa passagère se soit remise de ses émotions pour lui conseiller un endroit plus recommandable que ce coupe-gorge. Cette dernière préféra simplement garder le silence. Lorsqu’elle descendit du taxi, le chauffeur tenta une dernière fois de lui faire entendre raison. Dana lui sourit avec indulgence.
– Ne vous en faites pas pour moi. Je sais très bien où je mets les pieds.
Elle entra au Highgate’s pub pour y retrouver le bossu derrière son bar.
– Ah ! Vous revoilà ! Fit ce dernier comme s’il s’adressait à une cliente habituelle. Qu’est-ce qu’on vous sert, ma p’tite dame ?
– Il est là ? Demanda-t-elle, persuadée qu’il savait exactement de qui elle voulait parler.
– Non… il ne viendra pas ce soir. Cependant, il vous a laissé un message, au cas où vous passeriez.
Le bossu lui sourit de toutes ses dix dents. Ses yeux de fouine luisaient étrangement dans le bar mal éclairé comme s’il entrevoyait déjà l’issue finale de la situation. Il lui remit une enveloppe rouge.
– Est-ce qu’il y a autre chose que vous voudriez que je fasse pour vous, ma p’tite dame ?
Dana regarda craintivement le bossu. Fallait-il chercher un double sens à sa question ?
– Dites-moi… Qu’est-ce qu’il y a dans un « Special Bloody Mary » ? N’est-ce pas une boisson à base de jus de tomates et de vodka ?
– Si vous aviez bien regardé, vous auriez vu qu’il ne s’agissait pas de jus de tomates… et qu’il n’y avait pas non plus de vodka !
Dana regarda autour d’elle. Le bar lui semblait encore plus bizarre que la veille.
– Et vous en servez beaucoup des « Special Bloody Mary » ?
– C’est notre boisson la plus convoitée… Il n’y a qu’à regarder autour de vous pour vous en convaincre ! Fit le bossu en gloussant comme une baleine.
« Un repère de vampires ! J’aurais dû m’en douter ! » Dana sortit rapidement du Highgate’s pub pour aller lire sa lettre sous un réverbère.