
Elle était là. Superbe, rutilante, écrasant les autres de sa présence. Je l’admirais avec une sorte de dévotion religieuse. Depuis trop longtemps, elle éveillait mes sens, emplissait mes nuits.
Je fantasmais à mort. Mes cuisses gainées de cuir l’enserrant d’une étreinte amoureuse et presque obscène, son halètement rauque à l’unisson de mon souffle… Rêve de folie…
Trop d’envies refoulées et j’ai craqué. Je suis entré, la bouche en coeur, l’air innocent. Juste pour contempler de plus près, respirer son odeur, ne fut-ce qu’un instant. Agressé aussitôt par un maquereau en costume-cravate qui m’a vanté les mérites d’une belle pute. Baratin inutile. Devant elle, les fins de mois difficiles s’envolaient comme feuilles d’automne dans la tourmente.
J’ai signé des deux mains et les yeux fermés. La chevauchée fantastique n’était pas encore pour aujourd’hui, mais je l’ai quand même enfourchée pour un galop virtuel. Les boutons étaient comme ceux d’une fille en fleur et quand je les ai titillés, elle a ronronné comme une chatte en chaleur. Le contact était doux comme le sein d’une mère. C’était pourtant ma future amante, affublée d’un nom barbare qui lui allait trop bien. In petto, je l’ai rebaptisée en la féminisant.
Woxanne… Maîtresse soumise, tigresse indomptable. Eau et feu, amour et haine. L’opium de mes jours.
Une caresse de la main et son doux ronronnement s’est mué en feulement rageur de fauve en chasse. Je n’ai pas insisté. Elle était encore vierge en somme et il ne fallait pas la brusquer, pour préserver les futures félicités.
Nous consumâmes les noces le lendemain. Elle, éblouissante dans sa robe de feu et d’or liquide. Moi, vêtu de cuir sombre comme un guerrier antique. Je me sentais l’âme d’un gladiateur. Ave, César…
Premier contact avec la réalité d’une rue inondée de soleil. Woxanne ruisselait de lumière. Des regards admiratifs se gluaient sur nous et j’étais fier d’être le commensal de cette superbe cavale.
De la sentir frémissante fit s’envoler mes résolutions. L’homme propose, mais la nature dispose. Le dépucelage fut brutal. L’envolée magnifique. Woxanne rugissait, lionne heureuse des assauts de son seigneur et nous filions sur l’autoroute comme un couple de jeunes mariès en voyage de noce.
Destination septième ciel. Je prenais un ‘méga-panard’. Pourtant Woxanne était loin de se révéler facile. S’avérait un brin rétive, voire capricieuse, répondait trop violemment à mes avances, cherchait parfois à m’échapper et je devais la ramener dans le droit chemin d’un coup de rein impérieux.
Je me suis employé à la dompter, comme un cow-boy le fait d’un taureau furieux. Couché sur elle. En elle. Un et indivisible. Couple démoniaque uni dans une étreinte farouche.
Elle rugissait sa jouissance avec un hurlement assourdissant qui évoquait celui d’un stuka piquant sur une colonne de réfugiés. Je chevauchais l’enfer et le paradis, souffrais mille géhennes et mille plaisirs en serrant les dents, mâchoires crispées. Qui gagnerait cette joute ?…
L’air perdit sa fluidité, devint solide. Le ruban noir de l’autoroute s’étrécit jusqu’a se muer en un cordon pratiquement invisible bordé d’un néant vert traversé d’éclairs. Fil d’Ariane qui m’extripait du labyrinthe morose de la vie, me conduisait au nirvana. Griserie infinie… Je touchais d’un doigt effarouché le bonheur des Dieux.
Un méchant virage pas signalé, un tocard d’automobiliste qui en double un autre sans consulter son rétroviseur, et le rêve explose dans un grand éblouissement, une super-novae de douleur.
Woxanne arracha des larmes de feu au bitume et j’y mêlais ma chair. J’ai vécu en une seconde une éternité. Chronos, le maître de temps… Un temps qui semblait gelé, mais fuyait inexorablement comme fuyait ma vie. Peut-être cela, le plaisir suprême…
Des noces de sang…
Réveil saumâtre et bien trop douloureux pour que je doute de la réalité de la vie. L’enfer ne pouvait être pire que cela. Je suis revenu de la mort dans un grand lit blanc…
Mais était-ce cela vivre ? Malgré l’abrutissement des drogues, je hurlais de douleur à m’en arracher les cordes vocales. J’enviais Woxanne, détruite à jamais. Que ne m’étais-je désintégré comme elle ! Vain regret, la mort ne s’avouait pas vaincue et je sombrais dans un néant noir et miséricordieux.
Second réveil, nettement moins laborieux que le premier. Une nana vachement choucarde penchée sur moi, m’administrait une saloperie quelconque au moyen d’une seringue. Ses seins dansaient librement dans l’enchancrure de sa blouse et la vie prit brièvement un goût de miel. Elle surprit mon regard et sourit gentiment. Avec l’air de se dire que seuls les vivants pensent à cela. Une chouette fille, mais du genre « je suis belle et muette ». Motus et bouche cousue face à mes questions anxieuse, mais sa mine inquiète en disait long.
Le toubib était plus disert. Et plus acerbe. Bien remonté contre ces jeunes « trou d’uc » qui bradaient leur peau, à un point tel que cela lui faisait mal au ventre, de devoir s’échiner à les retaper jusqu’à la prochaine connerie.
Pauvre con ! J’étais sûr que ce parangon de vertu roulait en B.M. ou en triumph décapotable, si ce n’était pas un roadster ! les noms d’oiseaux dont il se servait pour vilipender Woxanne étaient ceux d’un connaisseur !
Ma rogne m’aida à encaisser le verdict. Je devinais qu’il s’était montré volontairement brutal à cette fin. Dans mon cas, la prochaine connerie s’évanouissait dans des lointains plus qu’improbables.
Les nouvelles protections des barrières d’autoroute m’avaient évité d’être proprement coupé en deux. Mais c’était tout.
Le mot « paraplégique » est tombé comme un couperet de guillotine, me laissant anéanti.
Pourtant, rien ni personne ne pouvait tuer le rêve, tant que le dormeur vivrait. Derrière la barrière du crâne, une moto continuait de tourner. Je pilotais les plus puissantes machines.
Des courses magnifiques et sublimes, auréolées de soleil couchant et de souvenirs merveilleux, de sensations encore si présentes dans ma chair que tout mon être vibrait.
Et après tout, le rêve n’était pas uniquement onirique. Je continuais à rouler réellement, même si ce n’était plus sur la moto, même si ce n’était pas bien vite. L’horizon reculait encore.
Quand même, un de ces jours, il faudra que j’améliore ce foutu fauteuil roulant !Dans ma cave, je possédais encore le moteur d’une vieille » faiseuse de veuve ». Oui, c’était possible. Bricoler un engin violeur de bitume. Qu’importe le flacon…
Fabienne MANGEL ( Editions de Vignaubière )