Passe-muraille

Taoïsme et Zen

Par Yeiazel

Wang, un jeune lettré de bonne famille, avait entendu tant de récits sur les exploits des maîtres taoïstes qu’il décida de partir en quête de leurs secrets. Il laissa sa femme et ses études de mandarin pour se rendre à Lao-shan, la montagne où s’étaient retirés de nombreux Immortels. On lui avait recommandé un petit monastère dont le maître jouissait d’une réputation prodigieuse.

Après avoir grimpé des sentiers escarpés, franchi des torrents rugissants, Wang se présenta à la porte de l’enceinte sacrée. Il fut reçu par l’Immortel qui était assis sous la véranda du temple. Ses longs cheveux blancs flottaient dans le vent, un sourire bienveillant illuminait son visage de nacre. Le jeune lettré se prosterna et demanda:

– Maître, j’ai marché des li et des li dans l’espoir d’être initié aux mystères du Tao.

– Longue et périlleuse est la Voie. Auras-tu la patience de te soumettre à notre discipline ?

– Mettez-moi à l’épreuve, je vous prie.

Alors le patriarche lui fit signe d’aller s’asseoir avec les autres disciples.

Tous les matins, le maître donnait à chacun de ses élèves des tâches et des exercices à accomplir pour la journée. A Wang le novice, il ne proposa que des travaux pénibles: corvées de bois et d’eau, astiquage des planchers, déblaiement des fossés et vidange des latrines ! Wang obéissait sans se plaindre. Au bout d’une semaine de ce régime implacable, ses mains étaient pleines d’ampoules, ses membres de courbatures. Il songea à s’enfuir mais, par fierté, il resta. Il voulait prouver qu’il pouvait passer l’examen d’entrée à la rude école des Immortels. Le maître, qui veillait sur ses disciples, lui accorda quelques jours de répit pendant lesquels il lui fit administrer un baume réparateur. Puis Wang fut de nouveau appelé à manier la hache, le balai, la bêche et la pioche. Ses mains se durcirent, ses muscles forcirent, ses gestes devinrent plus habiles et plus détendus. Il finit par supporter ces travaux de force.

Si x mois s’étaient écoulés sur le même mode. Wang n’avait reçu aucun enseignement sur les mystères du Tao et il commençait à douter de l’efficacité de la méthode. Découragé, il songeait sérieusement à quitter le monastère où il lui semblait perdre un temps précieux. Il avait pris la ferme décision de partir le lendemain. Mais, le soir venu, il se perdit alors qu’il était parti chercher du bois dans la forêt. Il ne rentra dans la cour du monastère qu’à la nuit tombée. Là, il entendit des voix qui résonnaient sous la véranda. Il s’approcha et crut distinguer dans la pénombre d’une petite lampe à huile deux étrangers qui bavardaient avec son maître.

– Il fait un peu trop sombre ici, dit le vieux taoïste. Nous serions mieux au clair de lune. Je vais arranger ça.

Il prit une feuille de papier, la découpa en rond avec des ciseaux. Puis il l’accrocha au mur. Le cercle de papier se mit à briller comme la lune à son apogée. Les trois hommes reprirent leur festin et leurs discussions en devisant gaiement. L’un des étrangers, qui portait aussi la robe des taoïstes déclara:

– Nos agapes manquent de réjouissances. Permettez-moi d’inviter les Demoiselles de la Lune.

Il posa son bol et lança ses baguettes contre le disque en papier. Deux petites silhouettes, pas plus grandes que des pouces, sortirent de la lune, glissèrent sur les rayons de lumière et atterrirent sur le sol de la véranda. Là, elles grandirent jusqu’à devenir deux ravissantes jeunes femmes de taille normale. Elles portaient des robes de soie brodées de fleurs et d’oiseaux multicolores. L’une tenait un luth, l’autre un ruban bleu. Les hommes leur servirent à boire. Puis l’une d’entre elles fit vibrer les cordes de son instrument et entonna un chant joyeux. Sa soeur se mit à danser, faisant tournoyer son ruban de soie.

La chanson terminée, les jeunes femmes sautèrent sur la table et, sous les yeux émerveillés de Wang, caché derrière un pilier, elles redevinrent les deux baguettes ! Les trois hommes éclatèrent de rire et l’un d’eux dit:

– Venez donc chez moi finir la soirée. J’ai distillé dans mon laboratoire alchimique un petit digestif dont vous me direz des nouvelles !

La lune en papier s’éteignit et la véranda retomba dans l’obscurité. Quand Wang s’approcha, à la lueur de la petite lampe à huile, il ne vit plus personne autour de la table. Il ne lui sembla pas avoir rêvé, les bols et les baguettes étaient bien là. Et il décida de rester quelque temps encore au monastère dans l’espoir d’apprendre à réaliser de tels prodiges.

Deux ans s’étaient écoulés. Wang n’avait toujours appris aucun des secrets qu’il était venu chercher. Il alla prendre congé de son maître, prétextant qu’il était inquiet pour sa famille dont il était sans nouvelles, promettant de revenir un de ces jours achever son apprentissage.

– Dommage, répondit le sage, que tu t’arrêtes en si bon chemin. Tu n’étais pas loin de conquérir la patience, premier pas sur la Voie. Mais vis ta vie d’homme, frotte-toi encore au monde du dehors et, quand tu sera mûr, reviens me voir.

– Vénérable maître, puis-je vous demander une faveur ? J’aimerais que vous m’appreniez l’un de vos tours car je ne voudrais pas rentrer chez moi bredouille. Que diront alors mes parents, mes amis, ma femme, si je n’ai rien appris pendant une si longue absence ?

– Et quel pouvoir désires-tu ?

– J’ai remarqué que, pour vous, les murs n’étaient pas un obstacle. Apprenez-moi comment faire.

-Eh bien, soit. Mais je ne crois pas que ton esprit soit prêt à réaliser ce prodige. Il te faudra sûrement demeurer ici encore quelque temps ! Tu dois apprendre à réciter une formule magique sans penser à autre chose. Et ce n’est pas si facile !

Le vieux taoïste lui apprit les paroles incantatoires, le rythme et les sonorités exactes  pour produire l’état vibratoire indispensable. L’apprenti magicien passa des jours et des jours avant de pouvoir les réciter en faisant le vide dans son esprit.

Enfin, quand il y parvint, il lui fallut tenter la chose face à un mur de pierres. Et là, c’était une autre affaire ! Chaque fois qu’il touchait la muraille, elle résistait. Le maître lui conseilla de s’élancer, confiant, tête en avant. Mais, immanquablement, il se cognait contre la pierre. Son visage n’était que plaies et bosses.

Six mois avaient passé, sans que Wang soit parvenu à traverser le mur. Désespéré, il se prosterna devant le patriarche et lui demanda un ultime conseil. L’Immortel le mena devant la muraille et lui dit:

– L’obstacle n’est pas le mur. L’obstacle est ton mental. Tant que tu verras un mur, tant que tu lui donneras un nom, tu ne pourras pas aller au-delà.

Ces paroles furent comme un déclic. Wang s’élança et passa à travers la pierre. Son maître lui dit alors:

– Tu as fait un grand pas sur la Voie. Va, rentre chez toi, si tu le souhaites. Mais n’abuse pas de ton pouvoir car tu risquerais de le perdre.

Le disciple s’inclina profondément et remercia le vieillard, puis il redescendit fouler les chemins poussiéreux du monde.

Rentré chez lui, Wang, respectant la tradition ancestrale, alla d’abord saluer ses parents. Il leur raconta son initiation au monastère et leur fit une démonstration du pouvoir qu’il avait acquis. Ce qu’il réussit sans problème sous les cris d’admiration de sa mère.

Voulant faire une surprise à sa femme, il entra dans leur demeure en traversant le mur. Sa femme était dans la pièce où il pénétra, mais elle tournait le dos à la cloison. Il l’appela. Elle sursauta et se retourna en disant:

– Tu m’as fait peur, je ne t’ai pas entendu entrer ! Qu’as-tu fait pendant tout ce temps ?

– J’étais à l’école d’un Immortel. J’ai acquis un grand pouvoir. Tu ne m’as pas entendu rentrer car je viens de traverser le mur !

Sa femme éclata de rire.

– Ah, mon pauvre mari, qu’est-ce que tu racontes ? Tu as dû passer ton temps dans les tavernes et tu rentres complètement soûl !

Vexé, Wang lui dit de bien regarder. Il fit demi-tour et retraversa la cloison. Toute excitée, la femme rameuta ses voisines, les invitant à venir voir les tours que son époux avait appris lors de son séjour sur la montagne des taoïstes. Paradant comme un coq de basse-cour, l’apprenti magicien fonça tête en avant. Il s’assomma contre le mur de sa maison, dans l’hilarité générale. Heureusement que la cloison était de bois et de torchis, sinon il se fracassait le crâne !

Plus haut monte le singe, plus il montre son postérieur !