
Le rêve de Krishna – un conte pour adultes
Dans l’obscurité de sa chaumière, un pauvre homme se lamentait sur son sort. Il songeait à tous ses maux, à toutes les injustices de ce royaume de Dieu et, plein d’amertume, murmurait en lui-même : « Pour ne pas compromettre le Seigneur, les gens rendent le karma responsable de tous les malheurs ! Mais si ma misère présente est la conséquence de fautes que j’ai commises dans mes vies antérieures, et si vraiment j’ai été un si grand pécheur, aujourd’hui encore des vagues de mauvaises pensées devraient assaillir mon esprit; le cœur d’un pécheur endurci peut-il se purifier du jour au lendemain ? S’il faut croire la loi du karma, ce roi, là-bas, avec tout son or, ses biens, son cortège de domestiques, a dû être une bien grande âme dans sa vie antérieure, un saint homme vénéré de tous, mais, à présent, je ne vois pas en lui la moindre trace de sainteté. Il n’y a pas au monde pire scélérat, homme plus cruel et plus vil. Non, cette histoire de karma n’est qu’un subterfuge, une ruse de Dieu pour embobiner son monde. Ah ! ce Krisna est un fieffé coquin ! Il fait bien de ne pas se laisser prendre ! Je lui donnerais une de ces corrections qui lui passerait l’envie de jouer ses mauvais tours ! »
A peine ces mots s’étaient-ils formés dans son esprit qu’un flot de lumière éblouissante balaya soudain les ténèbres de la chaumière, puis, peu à peu, les vagues de lumière se résorbèrent dans la pénombre et un beau petit garçon au teint bleu apparut devant le malheureux. Il tenait une lampe à la main et souriait gentiment, mais ne disait mot. En voyant la plume de paon dans sa chevelure et les grelots qu’il portait aux chevilles, le pauvre homme comprit que c’était Krisna lui-même qui se présentait à lui. Il allait se prosterner, quand l’expression espiègle de ce visage d’enfant l’arrêta dans son élan. Dans son trouble, il ne peut que s’exclamer :
– Ah ! Krisna ! Te voilà ! Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
– Mais ne m’as-tu pas appelé ? lui répondit l’enfant en riant. A l’instant, tu brûlais d’envie de me donner une bonne correction. Eh bien, me voilà ! Allons, qu’attends-tu ?
Le malheureux se sentit tout penaud, non qu’il fût pris de remords pour avoir voulu fustiger le Seigneur, mais parce qu’il ne lui semblait pas de très bon augure de porter la main sur un si charmant petit garçon, au lieu de l’accueillir affectueusement. L’enfant reprit.
– Tu vois Mohan, ceux qui n’ont pas peur de moi, qui me considèrent comme leur ami, et qui, gentiment, me traitent de tous les noms, ceux qui veulent jouer avec moi, ceux-là sont mes bien-aimés. C’est pour y jouer que j’ai créé ce monde, et je suis toujours à la recherche de vrais compagnons de jeux, mais hélas ! Je n’en trouve pas. Ils m’accablent tous de reproches, ils sont tous pleins d’exigences, les uns veulent des faveurs, des honneurs, d’autres la dévotion ou la libération, mais personne ne me veut, moi ! Ce qu’ils demandent, je le leur donne. Que faire ? Il faut bien les contenter, sinon ils me mettraient en pièces. Tu veux quelque chose, toi aussi, je le sais bien. Comme tu es de méchante humeur, tu as besoin de t’en prendre à quelqu’un et tu m’as appelé pour passer sur moi ta colère. Me voilà prêt à recevoir les coups. Mais si, avant de me fouetter, tu voulais bien m’écouter un peu, je pourrais t’expliquer ma façon de procéder. Tu veux bien ?
– En es-tu seulement capable ? répliqua Mohan. Je vois que tu as la langue bien pendue, mais qu’un gamin comme toi puisse m’apprendre quelque chose, j’en doute fort !
A nouveau, l’enfant se mit à rire :
– Eh bien, suis-moi, dit-il, et vois si j’en suis capable.
Tout en parlant, Krisna posa la main sur la tête de Mohan. Tout le corps du pauvre homme tressaillit alors, comme traversé de courants électriques. La kundalini assoupie dans le muladhara se dressa soudain tel un serpent de flamme et, avec un sifflement aigu, vint toucher le brahmarandhra – l’ouverture au sommet de la tête, dans le corps subtil -. La tête de Mohan se mit à vibrer sous les vagues de cette énergie de vie, puis il lui sembla que les murs de sa chaumière fuyaient dans le lointain, comme si le monde des noms et des formes l’abandonnait pour se fondre dans l’infini, et la réalité extérieure disparut à ses yeux.
Quand il reprit conscience, il se trouvait avec l’enfant dans une maison inconnue. Devant eux, assis sur un coussin, le visage entre les mains, un vieil homme au regard éteint, aux traits ravagés par l’anxiété et le désespoir, était plongé dans de sombres pensées. Mohan reconnut en lui le roi. Il ne put en croire ses yeux. Il se tourna vers l’enfant et, affolé, lui glissa tout bas :
– Qu’est-ce que tu fais là, Krisna ? Tu t’introduis chez les gens en pleine nuit, comme un voleur. La police va nous arrêter tous les deux et nous envoyer en prison. Tu ne sais donc pas que ce roi est tout-puissant ?
– Bien sûr que je le sais ! Mais ne crains rien. Le vol a toujours été mon passe-temps favori, et je suis au mieux avec la police. Maintenant, je vais t’accorder la vision subtile et te montrer le cœur de ce vieil homme. Tu connais la puissance de ce roi, à présent, vois la mienne!
Mohan découvrit alors ce qu’était réellement le roi. Il lui apparut telle une ville prospère croulant sous une attaque ennemie. Il vit des formes terrifiantes, des monstres et des démons s’infiltrer dans son esprit, dépouiller son intelligence de sa vigueur et de son état, perturber ses pensées, lui ôter toute paix, lui ravir son bonheur.
En Effet, à la suite d’une violente dispute, le roi venait de chasser de chez lui le plus jeune de ses fils. Accablé de chagrin, il pleurait cet enfant de son vieil âge, qu’il aimait entre tous, mais l’intransigeance, la colère et l’orgueil avaient verrouillé la porte de son cœur et en défendaient l’accès : le pardon ne pouvait y entrer. De plus, comme des bruits avaient couru sur la conduite de sa fille, il lui avait aussi fermé sa porte et ne pouvait s’en consoler. Il la savait innocente, mais l’égoïsme, la crainte de l’opinion publique, celle de se voir condamné par la société, et le souci de ses intérêts personnels étouffaient son amour. Le souvenir de ses innombrables fautes le faisaient souvent frémir, cependant il n’avait ni le courage ni la force de s’amender et, parfois, la pensée de la mort et de l’au-delà le remplissait d’épouvante. Mohan aperçut alors, à l’affût derrière ces lugubres pensées, la forme hideuse d’un messager du dieu de la Mort, frappant à la porte du roi. A chaque coup, l’être intérieur du vieil homme poussait un cri de terreur. Horrifié par ce spectacle, Mohan se tourna vers l’enfant.
– Est-ce possible, Krisna ? Je croyais que cet homme était le plus heureux du monde.
– Tu vois quels sont mes pouvoirs, lui répondit l’enfant. Dis-moi maintenant lequel de nous deux est le plus puissant. Ce roi, là-bas, à l’autre bout du village, ou moi? Tu sais, Mohan, moi aussi j’ai une police, des gardes, un gouvernement, des lois, une cour de justice, et je peux même jouer le rôle d’un roi. Ce jeu te plaît-il?
– Pardieu, non ! répliqua Mohan. C’est un jeu diabolique, et qui a l’air de t’amuser !
L’enfant se mit à rire.
– Que veux-tu, lui dit-il, j’aime tous les jeux, y compris fouetter et être fouetté.
Après une pause, il poursuivit.
– Les gens comme toi ne voient que les apparences. Vous n’avez pas encore acquis la vision subtile qui permet de pénétrer le cœur des choses, ainsi tu es persuadé que tu es malheureux et que le roi est le plus heureux des mortels. Mais regarde, cet homme ne manque de rien ici-bas et, pourtant, malgré tous ses millions, il souffre infiniment plus que toi. Sais-tu pourquoi? Vois-tu, bonheur et souffrance ne sont que des états d’esprit, des variations du mental. Aussi celui qui n’a pour tout avoir que l’adversité, peut-il, s’il le veut, être parfaitement heureux au sein de son malheur. Vois, tu passes tes jours dans une piété insipide dont tu ne tires aucune joie et tu ne songes qu’à tes misères. Quant au roi, sa vie de péché est tout aussi insipide et il se lamente autant que toi. Car le plaisir – ou la souffrance – qu’engendre la vertu est aussi éphémère que la souffrance – ou le plaisir – qu’engendre le péché. Il ne peut y avoir de vraie joie au sein des dualités. Mais celui qui vient à moi, qui s’éprend de moi, me harcèle, me violente, me tyrannise, celui-là se saisit du trésor de ma Joie, car je porte en moi toutes les merveilles de la Félicité.
Mohan était tout oreilles. L’enfant continua.
– Écoute Mohan, toutes tes pratiques stériles te semblent bien fastidieuses, et cependant tu ne parviens pas à te libérer de l’emprise de tes préjugés. Tu ne peux même pas vaincre cette petite vanité qui te donne le sentiment de ta vertu. Quant au vieux roi, pour qui le péché a perdu tout son sel, il ne parvient pas non plus à se défaire de ses vieilles habitudes et, il souffre, ici-bas, les peines de l’enfer. C’est pourquoi il est dit que péché ou vertu sont des liens, des inclinaisons, des formations mentales, des impressions latentes d’expériences accumulées dans la vie présente et dans les vies antérieures, nés de l’Ignorance. Cependant, les tourments qu’endure actuellement ce vieil homme se révéleront propices: il leur devra son salut. Ils sont la promesse d’un Bien suprême.
Mohan, qui avait, jusque-là, écouté l’enfant en silence, prit la parole.
– Krisna, tout cela est bien joli, pourtant je n’en crois rien. Bonheur et souffrance sont peut-être bien des états d’esprit passagers, mais ce sont les circonstances extérieures qui en sont la cause. Le pauvre bougre qui crève de faim, tu crois qu’il peut être parfaitement heureux? Et celui qui est malade à mourir, qui souffre le martyre, est-ce qu’il peut penser à toi?
– Eh bien, c’est ce que nous allons voir, répondit l’enfant. Viens.
Et il posa à nouveau la main sur la tête. A ce simple contact, la maison du roi disparut aux yeux de Mohan qui se trouva soudain devant un paysage de montagnes d’une grande beauté. Sur un sommet solitaire, caressé par les vents, un sannyasin était assis, plongé dans la méditation. A ses pieds, veillait un énorme tigre. A la vue du fauve, Mohan resta cloué sur place, mais l’enfant l’entraîna vers l’ascète. Incapable de résister à son compagnon, Mohan avançant bon gré mal gré.
– Regarde ! lui dit l’enfant.
Et sous les yeux de Mohan, l’esprit du sannyasin s’ouvrit comme un livre dont chaque page portait le nom de Krisna inscrit des milliers de fois. Ayant franchi le seuil de l’extase, où tout est aboli, l’ascète jouait avec Krisna dans la Lumière du Soleil. Mais Mohan constata que le sannyasin n’avait pris aucune nourriture depuis plusieurs jours et que son corps souffrait de ce jeun prolongé.
– Eh quoi ! Krisna, s’exclama-t-il, ce saint homme est plein d’amour pour toi et tu le laisses mourir de faim et de soif ? Réfléchis donc un peu ! Qui va lui donner à manger dans cette forêt sauvage infestée de tigres ?
– C’est mon affaire, répondit Krisna. Mais regarde encore quelque chose d’amusant.
Mohan vit alors le tigre se dresser et, d’un coup de patte, écraser une fourmilière qui se trouvait à proximité. Des milliers de petites fourmis s’en échappèrent aussitôt et, gagnant le corps de l’ascète, s’attaquèrent cruellement à lui. Immobile, imperturbable, le sannyasin demeurait plongé dans sa méditation. L’enfant se pencha vers lui et, d’une voix infiniment douce, prononça ce simple mot : « Ami ! »
L’ascète ouvrit les yeux. Tout d’abord, il ne sentit pas la brûlure causée par les innombrables morsures d’insectes. A ses oreilles, résonnait encore le son de la flûte dont rêve l’univers entier, cette mélodie qui, jadis, à Brindaban, avait captivé Radha, l’adoratrice, la bien-aimée de Krisna. Mais bientôt, sous l’assaut brûlant des fourmis, le sannyasin reprit conscience de son corps. Toujours immobile, mais quelque peu surpris, il se dit : « Tiens, c’est étrange… jamais je n’ai connu pareille sensation. C’est Krisna qui s’amuse à me piquer comme le feraient mille petites fourmis ! »
Mohan se rendit compte que l’ascète ne ressentait plus aucune brûlure, bien au contraire, chaque piqûre le plongeait dans une extase indicible. Soudain, il le vit se lever et, dans un délire de joie, chanter la gloire de Krisna, tout en dansant et marquant le rythme. Les fourmis, précipitées à terre, s’enfuirent dans toutes les directions. Stupéfait, Mohan s’exclama.
– Mais c’est de la magie !
Battant des mains, l’enfant fit une pirouette et rit aux éclats.
– Oui, je suis le seul vrai magicien du monde, mais tu ne peux comprendre mes sortilèges. C’est là mon grand secret. Alors, tu as vu ? Est-ce que, même dans la souffrance, il ne pensait pas à moi ? Regarde encore.
L’ascète était à nouveau assis, calme et serein. Son corps ressentait toujours la faim et la soif, mais son esprit, constata Mohan, ne faisait qu’enregistrer ces réactions physiques, sans en être le moins du monde affecté.
Soudain, du haut de la montagne, leur parvint l’appel d’une voix cristalline : « Ami ».
Mohan tressaillit. C’était la voix même de Krisna, plus douce, plus limpide que le son d’une flûte. Peu après, un beau petit garçon au teint bleu, portant un plateau de fruits et de friandises, apparut de derrière le rocher. Abasourdi, Mohan chercha des yeux l’enfant Krisna à ses côtés; il se tenait toujours près de lui, et l’enfant qui venait d’apparaître en était la réplique exacte. Celui-ci s’avança vers le sannyasin et lui dit en montrant le plateau.
– Regarde ce que je t’apporte.
– Ah ! Te voilà ! s’exclama l’ascète en souriant. Tu m’as fait jeûner bien longtemps, mais cela ne fait rien. Maintenant que tu es là, assieds-toi et dînons !
Ils s’installèrent et commencèrent à manger. Tantôt ils se servaient l’un l’autre, tantôt, pour s’amuser, ils se disputaient les meilleurs morceaux. Puis, lorsqu’ils eurent fini, l’enfant prit le plateau et disparut dans le soir qui tombait.
Mohan s’apprêtait à poser une question lorsque, subitement, tout s’évanouit autour de lui : Krisna, le sannyasin, le tigre, les montagnes, tout !
Il habitait à présent dans les beaux quartiers d’une ville; il avait abondance de biens; il avait femme et enfants. Chaque jour, il distribuait des offrandes aux brahmanes, faisait l’aumône aux mendiants, récitait ses prières matin, midi et soir, se conformait scrupuleusement aux pratiques enjointes par les écritures sacrées, suivant la voie tracée par un prophète. Modèles des pères, mari idéal, fils exemplaire, il menait la vie la plus édifiante qui soit. Mais bientôt, il s’aperçut avec consternation que les habitants de ce quartier respectable étaient dépourvus de toute bienveillance les uns envers les autres et que la joie était absente en leurs cœurs. L’observance mécanique des règles de conduite représentait pour eux le summum de la vertu. La tristesse qu’éprouvait maintenant Mohan était aussi profonde que l’avait été sa joie auparavant. Il lui semblait mourir de soif sans pouvoir trouver la moindre goutte d’eau, il avait l’impression d’avaler de la poussière, rien que de la poussière, de la poussière à l’infini…
Il prit la fuite et parvint bientôt dans un autre quartier, devant une demeure seigneuriale ou se pressait une foule immense. Des paroles de bénédictions et d’actions de grâces montaient en une rumeur confuse du cœur de cette multitude. Mohan s’approcha et aperçut, assis sur la véranda, le roi qui distribuait de l’argent à tout le monde. Personne ne repartait déçu. Mohan éclata de rire : « Est-ce que je rêve ? Le roi généreux ! » Mais bientôt il put lire dans le cœur du roi : il y vit l’égoïsme, la convoitise, la jalousie, la luxure et tous ces instincts pervers ou désirs inassouvis qui ne cessaient de le harceler. Par orgueil, afin de paraître vertueux et de gagner la considération de son entourage, le roi les avait refoulés au fond de lui, au lieu de les extirper de son être.
L’instant d’après, Mohan se sentit saisi et entraîné bien loin en d’autres mondes. Il traversa tour à tour enfers et paradis : ceux des hindous, des musulmans, des chrétiens, des Grecs, et bien d’autres encore ! Puis, soudain, il se retrouva dans sa chaumière, assis sur sa natte déchirée, appuyé sur son vieux coussin. Devant lui se tenait Krisna.
– Il est très tard, dit ce dernier, si je ne rentre pas à la maison, je vais me faire gronder. Laisse-moi t’expliquer les choses brièvement. Tous les cieux et les enfers que nous avons visités appartiennent au monde de rêve. Ce sont de simples créations de l’esprit. Après la mort, l’homme se retrouve dans l’un de ces enfers ou l’un de ces paradis, où il continue à vivre les mêmes états d’être. Ainsi, toi, dans ta dernière existence, tu était un homme vertueux, mais l’amour n’avait pas trouvé place en ton cœur. Tu n’aimais ni Dieu ni ton prochain. Après avoir quitté ton corps, tu t’en es allé dans ce monde du rêve, dans une région qui était le reflet de ce quartier que tu habitais jadis, emportant avec toi les pensées et les sentiments que tu avais nourris dans ta vie précédente. Mais à force de vivre ces mêmes états d’être, tu as fini par t’en lasser. Ils te sont même devenus intolérables. Alors tu as voulu t’enfuir, mais tu n’as fait que plonger dans un enfer de poussière. Pour finir, ayant joui des fruits de ta vertu, tu t’es réincarné. Dans cette précédente existence, ta conduite n’était que pur formalisme. A part quelques aumônes de circonstance, tu ne te souciais point de secourir quiconque se trouvait dans le besoin, c’est pourquoi, aujourd’hui, tu dois faire l’expérience de la pauvreté. Et si, maintenant encore, tu continues à te livrer à des pratiques sans âme, c’est que péché et vertu ne peuvent s’épuiser totalement dans ces mondes de rêve : c’est sur terre, par l’expérience, que se consument les fruits du karma. Quant au roi, c’était un modèle de générosité dans sa dernière vie. Les vœux de prospérité de milliers de gens, non seulement l’ont mis à l’abri du besoin, mais ont fait de lui un millionnaire. Toutefois, comme il n’avait pas purifié son cœur, ses mauvais penchants inassouvis cherchent maintenant satisfaction dans le péché. Comprends-tu à présent ce qu’est la loi du karma? Il ne s’agit ni de récompense ni d’une punition : le mal engendre le mal et le bien engendre le bien. C’est une loi de la nature. Ce qui est vil est néfaste et entraîne la douleur; ce qui est pur est bénéfique et amène le bonheur. Ce processus permet de purifier les cœurs et de détruire le mal. Vois-tu, Mohan, la terre n’est qu’une infime parcelle dans l’infinie variété de ma Création, et pourtant, c’est ici que l’on s’incarne pour détruire le mal de par cette loi du karma. Mais il n’est plus soumis à ce processus celui qui, libéré de l’emprise du péché et de la vertu, entre dans le royaume de l’Amour. Ainsi, toi, dans ta prochaine vie, tu seras libre. Je t’enverrai ma sœur bien-aimée, l’Énergie divine, et sa compagne, la Connaissance, mais à une condition : c’est que tu deviennes mon compagnon de jeux et que tu cesses de me demander la libération. C’est promis ?
– Krisna, répondit Mohan, tu m’as ensorcelé. J’ai grande envie de te prendre dans mes bras et de te serrer contre mon cœur… On dirait même que je n’ai plus d’autre désir au monde.
L’enfant sourit, puis demanda.
– Mohan, as-tu au moins compris quelque chose à ce que je t’ai dit?
– Si j’ai compris ? Bien sûr ! répondit Mohan.
Mais, après une minute de réflexion, il s’exclama.
– Oh ! Krisna ! Une fois de plus tu esquives la difficulté. Tu ne m’as pas dit pourquoi tu avais créé le Mal. Allons, réponds, ne cherche pas encore à te dérober!
Et, tout en parlant, il saisit la main de l’enfant. Celui-ci se dégagea et le repoussa.
– Laisse-moi, dit-il. Tu voudrais m’arracher tous mes secrets en l’espace d’une heure !
Puis, soufflant tout à coup la flamme de la lampe, il fit un pas en arrière.
– Eh bien ! Mohan, tu as complètement oublié de me donner la correction, reprit-il en souriant. J’ai bien trop peur pour venir me blottir contre toi ! Fâché de toutes tes misères, tu aurais pu me donner une bonne fessée. Je n’ai pas la moindre confiance en toi !
Dans l’obscurité, Mohan étendit la main vers lui, mais l’enfant s’écarta.
– Non, dit-il, cette joie-là, je te la réserve pour ta prochaine vie ! Au revoir.
Et, sur ces mots, il disparut dans la nuit. Les grelots que l’enfant portait à ses chevilles tintaient encore aux oreilles de Mohan lorsqu’il s’éveilla. « Quel drôle de rêve j’ai fais là ! J’ai vu l’enfer, le paradis, et j’ai même tutoyé le Seigneur. Je n’ai vu en lui qu’un gamin et je l’ai grondé tant que j’ai pu. Quel sacrilège ! Mais peu importe ! Mon cœur est maintenant si plein de paix!» Et, tout en évoquant la charmante image de l’enfant au teint bleu, Mohan s’exclamait : « Ah ! Qu’il était beau ! »
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