Taoïsme et Zen
Par Yeiazel
Le maître des ours
Dans des temps immémoriaux la Chine n’était constituée que d’une mosaïque de clans, de tribus, de peuples bigarrés. Les nomades suivaient leurs troupeaux dans les steppes infinies, les sédentaires cultivaient leurs lopins de terre sur les rives verdoyantes du fleuve Jaune. La faim, ou la convoitise, poussait parfois les errants à piller les granges péniblement engrossées par les paysans et à leur voler leurs filles potelées. Certains prirent goût à ce mode de vie. Ils n’avaient qu’à puiser le riz dans les greniers des autres sans s’échiner à le cultiver ni à le moissonner. Il n’y avait que le prix du sang à payer, parfois. Et il y a des hommes que son odeur enivre. Les batailles se succédaient. Une razzia était souvent suivie d’une expédition punitive. Mais il n’est pas facile de retrouver celui qui a pour demeure un toit de feutre, pour village le voûte céleste.
Dans l’une de ces bourgades qui s’étiraient au bord du fleuve Jaune vivait un jeune homme prédestiné. Sa mère l’avait conçu, disaient les vieilles, alors qu’elle était encore vierge, trois mois avant la nuit de ses noces avec le fils du chef du clan. C’était par une nuit d’orage sans nuage. La foudre était tombée à la porte de la maison, elle semblait venir de la Grande Ourse. Les vieilles affirmaient que la semence de l’enfant était le Tonnerre, craché par le Pilier du Dragon Céleste, le sexe de l’Empereur de Jade, le Maître du Ciel en personne. Des histoires de bonnes femmes, diront certains, mais en ce temps-là on croyait les vieilles qui savent.
D’ailleurs, sinon, comment expliquer que l’enfant était resté douze mois dans le ventre de sa mère ?
Le garçon fut précoce. Au bout de quelques jours, il dit ses premiers mots, au bout de quelques mois, il savait les enfiler. Dès qu’il sut marcher il apprit à se tenir à cheval. A l’âge de six ans, il maniait l’épée, la lance, le bouclier. A huit ans, il joutait avec les guerriers du clan et à douze il les suivait au combat. A quatorze, c’était lui qui les guidait.
Mais le jeune homme avait d’autres dons. Il faisait des rêves étranges, avait des visions, conversait avec les Esprits de la Nature. Les chamans le prirent dans leur confrérie. Au cours d’une initiation, ils l’envoyèrent chasser l’ours dans la montagne. Le garçon réapparut juché sur le dos de l’animal ! Les vieilles ne s’étaient pas trompées, non, car qui d’autre que le Fils du Ciel aurait pu accomplir cet exploit ! Les chamans lui donnèrent alors son nom d’homme: You Xiong, le Maître des Ours.
You Xiong avait connu tout au long de son enfance les razzias sauvages des nomades, les cris, les larmes, les drames qui jaillissaient dans la poussière de leurs effroyables chevauchées. Il ne pouvait se résoudre à vivre dans cette terreur permanente, surtout depuis quelque temps où les pillages se faisaient plus fréquents, plus violents et beaucoup plus imparables. L’ennemi avait changé. Plusieurs tribus s’étaient rassemblées sous la bannière de Chi You, un guerrier particulièrement habile et sanguinaire.
Depuis que son père avait été traîtreusement assassiné par le cruel Chi You, You Xiong était devenu le chef de son clan décimé. Il compléta la troupe de ses guerriers avec des ours qu’il dressa au combat et il sema la panique parmi les nomades. Les bardes composèrent des chants contant les prouesses du Maître des Ours et semèrent sa gloire dans le vent. D’autres peuples sédentaires se rallièrent à lui. Il prit alors la tête d’une puissante armée.
Au cours d’une expédition punitive, You Xiong avait lancé ses hommes sur les traces de Chi You, le chef des nomades. Ils croyaient avoir forcé leur ennemi dans un défilé montagneux sans issue. Mais c’était un piège. La poix d’un brouillard noya la vallée. Les chamans des steppes étaient redoutables. Ils savaient faire alliance avec les Esprits de la Brume. L’armée des sédentaires, aveugle, erra dans un labyrinthe inextricable de gorges désertiques, de chaos rocheux, pendant des jours, harcelée par les nomades. Ils avaient épuisé leurs vivres et leurs eau. Ils allaient périr d’épuisement.
Alors, le Maître des Ours mit pied à terre au fond d’un cirque montagneux où, selon la science du Feng Shui, le souffle du Dragon de la Terre était particulièrement concentré. Il prit son tambour, y fit résonner un rythme lancinant et entonna un chant étrange, tout en exécutant les pas d’une danse échevelée. Il entra en transe pour parler avec les Esprits de la Brume. Mais, liés par les chamans ennemis, aucun d’entre eux ne répondit à l’appel.
You Xiong, épuisé, s’effondra sur la rocaille du sol et tourna son esprit vers le Palais céleste de l’Empereur de Jade. Il implora humblement son secours. Le brouillard se dissipa pendant qu’un rayon de soleil tissait un arc-en-ciel. Sur les rubans de lumière glissa une femme drapée dans une robe de neuf couleurs, le visage auréolé d’un scintillement doré. Elle s’immobilisa sur un rocher, devant le Maître des Ours, et fit entendre sa voix de cristal:
– Je suis la Dame des Neuf Cieux. L’Empereur de Jade a entendu ton appel. Je t’apporte ses présents. Il te reconnaît comme le Fils du Ciel, veut faire de toi le Maître de l’Empire du Milieu.
L’Immortelle resplendissante s’éleva dans les airs pour disparaître dans la lumière éblouissante des nuages, laissant flotter derrière elle un subtil parfum de fleurs de lotus et de bois de santal. Sur le rocher, You Xiong trouva un bol et deux livres: un manuel de stratégie et le premier Yi King. Dans le bol rempli d’eau flottait un petit morceau de bois dans lequel était incrustée une magnétite, une pierre-aimant. Ce fut la première boussole.
Pour le Maître des Ours, muni des célestes présents, la guerre ne fut plus qu’un jeu. Il sut guider ses hommes dans le brouillard, déjouer les ruses de son ennemi, le surprendre, l’encercler. Et il tua de sa main le cruel Chi You que l’on avait surnommé le Maître des Loups.
A l’issue de la victoire, les peuples des rives du fleuve Jaune firent de You Xiong leur roi. Le Maître des Ours fit en sorte que les vaincus se félicitent de l’avoir pour vainqueur car l’eau ne reste pas sur la montagne, ni la vengeance sur un grand coeur. Il leur fit une place dans son royaume.
De nombreux peuples demandèrent protection au roi magnanime. Son autorité s’étendit des contreforts de l’Himalaya à la mer de Chine. You Xiong prit le titre de Fils du Ciel et on l’appela Hounag-ti, l’Empereur Jaune. Son nom est associé à la couleur symbolique de l’élément Terre, signe de l’accomplissement. Il fut le premier maître de l’Empereur du Milieu.
Houang-ti sut s’entourer de ministres dévoués, honnêtes et sages. Il encouragea autant l’agriculture, l’artisanat et la médecine que les arts, la littérature et la philosophie. C’était un monarque éclairé, un esprit universel. Il savait que l’homme a autant besoin de poésie que de riz car il avait connu la barbarie. On dit qu’il rédigea de sa propre main aussi bien des lois que des poèmes. On lui attribue l’invention de la roue, des odes et des compositions instrumentales. Et un traité de sagesse. C’est le mètre-étalon des puissants. Le peuple en fit un dieu.