
(Paris, le 17 novembre 1755)
A son Eminence l’Archevêque de Lyon.
» Monseigneur, mon très cher oncle,
Je vous écris ces mots, à vous mon oncle et confident le plus précieux. Rien ne pourra écarter de votre amitié, de votre enseignement le simple novice que je suis. Le choix de servir la très Sainte Mère l’Eglise occupe mon temps depuis déjà deux années. Deux années riches en dévotion. Si ma foi est inébranlable, je ressens toutefois le besoin de me confier à vous au sujet d’un trouble.
Je vous ai déjà fait part, à maintes reprises, de mes nuits sans paix, de mes errances au royaume des songes qu’il convient d’appeler égarements. Alors que mon corps dort de tout son poids, mon regard pénètre des lieux étranges et si proches du réel que la peur m’envahit d’un coup.
Il ne s’agit pas, comme je vous l’ai déjà dit, mon cher oncle, de simples rêves flous à mettre sur le compte de la fatigue. Il m’arrive de voir tel que je vois en des moments d’éveil. La vision est toujours douloureuse. Elle se ressent avant de se réaliser, car devant moi, quelques heures ou quelques jours plus tard, ce qui m’est apparu en sommeil se concrétise alors. De simples détails de ma vie de tous les jours, de simples faits à l’intérieur du monastère ou bien, plus fréquemment, des évènements tragiques tel la mort de quelques Frères lors d’un malheureux incendie, la semaine dernière.
Un pareil trouble reste mystérieux, tant il est difficile de se faire à l’idée que les choses qui ne sont pas, seront. En dépit de prières répétées, chaque nuit que Dieu fait, je continue à voir aussi le merveilleux ou l’impensable pour les siècles prochains. Je pense avoir ce don de prémonition.
Je pourrais vous conter l’histoire de ces oiseaux de fer que j’ai vus et entendus, de ces baleines conduites par des hommes ; de ces villes plus lumineuses que mille galaxie, de ces carrosses miraculeusement tirés par aucun attelage, de ces navires en métal lourd sur lesquels je me suis senti marcher alors qu’ils voguaient sans peine en plein océan furieux… Sans parler de la vie au quotidien qui sera celle de Paris dans les années approchant les débuts du troisième millénaire. J’ai eu la vision de grands bâtiments où s’entasseront des quantités astronomiques de nourriture à la disposition des peuples. J’ai vu des fenêtres à images parlantes, des réalisations picturales imitant à la perfection visages ou paysages. Je ne sais s’il faut qualifier ces instruments de magiques ou de modernes. Poutant, en des temps avancés, ils existeront.
Grand est mon vertige. Je suis un jeune agneau perdu sur la route des grands mystères et prie la Sainte Croix que ce don de prémonition ne soit d’essence maléfique. Des réflexions deviennent parfois de puissantes émotions. Je vous parlais à l’instant de maléfices. Je le suggérais. Il me vient depuis mon dernier rêve comme un sombre préssentiment que, j’espère, vous parviendrez à dissiper. N’est-ce pas Satan qui me livre là quelques peintures de son monde de ténèbres ?
Mon dernier rêve en date fut en effet de loin le plus réel, d’une réalité insupportable. Son aspect fatal est bien plus net que toutes les autres guerres barbares écoulées sous mes yeux. J’éprouve donc, et cela est l’objet de ma lettre, le besoin impérieux de vous raconter ce rêve.
Je me voyais marcher au milieu de gens vêtus si maladroitement qu’ils devaient être issus de condition modeste. Ces gens ne me voyaient pas, me traversaient comme si j’étais pour eux une présence ignorée autant qu’ils étaient pour moi une foule oppressante. Là où je me trouvais, la lumière divine et ses représentations n’avaient point leur place. La décoration de ce monde, pourtant délimité par ce qui me semblait être des murs, n’obéissait pas à la foi chrétienne mais plutôt à un rite païen, si j’en juge par les couleurs, les signes de la disposition de ce qui ressemblait à des meubles.
J’étouffais. La foule gagnait en volume. Le nombre de femmes était important bien que le regard de ces créatures eut été vide de sens et de respect. La foule était d’âge jeune. Pourtant, je ne vis point d’enfant. Outre la prénombre, deux choses m’ont soulevé le coeur, alors que je continuais à marcher, la peur grandissante. D’abord, l’air. Il était une torture pour mes poumons. Rien de nauséeux, juste une absence de pureté dans l’invisible. Bien que désagréable, cela n’était pas le pire.
Le pire, le plus infâme dans cette semi-obscurité, restait ce bruit. En effet, un bruit sauvage et continu, au point que sa puissance, martelait la foule qui, pourtant, à mon grand étonnement, ne se bouchait point les oreilles. A moins qu’elle n’ait déjà été rendu sourde et donc insensible à la pression continuelle qui s’exerçait alors. Un bruit si puissant, vous dis-je, que mon vocabulaire est trop misérable pour vous le décrire. Un de ces bruits d’épouvante qui serre la tête pour la vider et qui eût fait passer la détonation d’une artillerie pour une mélodie. Malgré pareil vacarme infernal, véritable défi à toute résistance humaine, à toute pitié, à toute logique, les murs semblaient tenir.
Et en moi, malgré mon désir de fuite, le rêve me poursuivait.
Partout, mon regard croisait des visages peu amènes. Bouches closes. Traits fades. Mauvaises toilettes. Ces gens avaient les épaules tombantes et leur allure défroquée m’attrista avant de provoquer en moi un fort sentiment de dégoût. Je ne parle pas des femmes qui montraient sans gêne leur ventre. Je ne parle pas non plus des gestes indécents, quoique peu nombreux, auxquels certains se livraient. De la débauche, de la vilenie pure, voilà ce à quoi je fus confronté, sans qu’aucune expression de joie ne vienne éclairer ces figures hagardes. Ces êtres étaient des fantômes incontestablement fous, acclamant le bruit, avançant en mille sens, dans le plus parfait désordre. Certains vomissaient sur le sol. D’autres se figeaient sur place, comme se fige l’eau par grand froid. Leurs yeux regardaient un centre d’intérêt que je ne pus voir sans m’en approcher. Démarche périlleuse. Ici la foule devenait frénétique, la lumière jouait avec mes nerfs, grillait mes pupilles, m’aveuglait. Elle virevoltait cette lumière, tournoyait, disparaissait comme des moineaux enflammés avant de traverser à nouveau l’espace sous la forme de rayonnements très vifs. On eut dit un ciel étoilé pris d’ivresse. Et le bruit fulminait, pire que mille volcans colèreux, s’engouffrait dans les tympans, les mordillait sans relâche.
Alors je vis, devant moi, une partie du public amassée au centre des lieux et formant un carré compact, mouvant… Tous ces pauvres gens gesticulaient sans grâce, ni rire. Le bruit atteignait là les limites du supportable. Pourtant, il semblait que toute cette masse humaine bouillonnante était captivée par ce fracas pitoyable, obéissant à de mystérieuses cadences que je ne pus comprendre. Comme à la surface d’un marais, tout y pullulait. Les bras, les têtes… Seuls des cerveaux passablement malades pouvaient donner corps à de telles loufoqueries. Ainsi, vis-je des personnes bouger sans se déplacer, la tête et le bassin pivotant sans raison. J’en vis d’autres qui, moins hommes que pantins, pliaient bras et jambes, avec des actions répètées sur plusieurs minutes. D’autres enfin, se dandinaient et on aurait pu croire là à une pâle et grotesque imitation d’animaux de basses-cour.
Une fois la stupéfaction passée, une idée me traversa l’esprit et me pétrifia immédiatement…
J’étais en enfer.
Dans les prochains siècles, il existera de tels lieux pour les damnés de la création. Il me faut bien l’admettre. En dépit de la chaleur, je n’avais pas sous les yeux un paysage de feu et de lave, mais un univers clos, laid, obscur, assoudissant, non humain, non vivant. Et la dernière vision que j’eus de ce territoire infâme fut celle de lettres flamboyantes qui clignotaient dans la nuit, sans que le mot formé eut le moindre sens sur moi : Discothèque.
Puisse le ciel nous préserver d’un tel monde… »
Jean-Charles FLAMION
Editions de Vignaubière