Inaltérable

coeur_brise

 

Mon amour.

Lorsque tu as quitté la maison en emportant avec toi si précipitamment le salon, le téléviseur, la chaîne, le magnétoscope, le réfrigérateur, avec l’aide sans doute bien généreuse de tes amis du football, tu as emporté par mégarde la liste des courses qui était SUR le réfrigérateur. Tu sais, le petit papier qui tient grâce au « magnet » sur la porte.

Depuis, je me trouve dans un tel embarras, je ne sais plus du tout ce qu’il me faut acheter, lait, farine, sucre, thé. Sans ma liste je me retrouve gauche, inapte. Bref, tu serais gentil de me la faire parvenir dans les délais les meilleurs.

La machine à laver a disparu aussi. Je pense que le gardien de but l’a descendue sans problème, il est si fort et si musclé. J’ai pourtant un petit souci à te révéler : la machine à laver fuit au moment du rinçage, juste à ce moment là, ni avant, ni après. Cela aura toujours été pour moi un grand mystère… au delà du divin.

Cela fait un grand vide sans les meubles, vraiment grand ! C’est là, dans ces moments là, qu’on s’aperçoit comme on s’attache aux petites choses qui nous entourent. Tu sais comme j’aimais toujours poser mes clés au même endroit, comme j’aimais que tout soit comme neuf, sans aucune trace de quoi que ce soit. Les chiffons à la place des chiffons, les poubelles à la place des poubelles, le balai dans son coin, le rideau bien tendu, les coussins bien tirés. En rentrant du travail, les chaussures hop… dans le coin à chaussures, et nos chaussons douillets qui nous attendaient pour ne pas salir.

Ton costume, tu sais celui de la communion du fils de ma soeur, est au pressing. Je t’envoie le ticket, ne le perds pas, tu as toujours été si distrait. Le pressing se trouve dans le troisième couloir de droite de la galerie marchande, c’est le plus honnête que j’ai trouvé. De plus il propose des coupons de fidélité, profites-en. Pressing gratuit pour une écharpe en début d’hiver. C’est très honnête tu vois.

Dans ta précipitation, tu as laissé ton courrier dans la boîte aux lettres. Il est encore arrivé deux lettres ce matin, les lettres parfumées au musc, un peu trop chair à chair je trouve. C’est sûrement encore ton garagiste et ses publicités d’huile de vidange, comme tu me l’expliquais.

Tu as laissé ici tous les cactus, surtout le plus grand, celui placé près de la baignoire, tu te souviens comme j’ai eu du mal à lui trouver une place ? Ton petit linge de corps est resté par terre dans la chambre, une petite inadvertance je suppose. Tes pyjamas rayés et ta chaîne en or aussi.

La cage de la volière s’est ouverte par je ne sais quel moyen et les colibris ne sont plus là. Dieu seul sait ce qui leur arrivera sans les graines que je leur distribuais à heures fixes, en les comptant très précisément.

C’est étrange comme je me sens perdue sans cette liste de courses. Chaque jour, je notais consciencieusement ce qui manquait. Je vais devoir tout recommencer.

Tu rentres quand ?

Clara SIMON Editions de Vignaubière