Histoires de prêtres – 9

Originellement publiée en 2011, cette chronique a été privée jusqu’en 2025. Elle est aujourd’hui lisible publiquement sur ce blogue avec le consentement de l’auteur et des divers intervenants qui ont participé aux échanges. Toutefois, tous les commentaires ont été supprimés par égard à la confidentialité des discussions qui ont découlé de ces lectures. Certains liens peuvent ne plus fonctionner.

Par Elijah

 Un phénomène répandu

L’Allemagne du pape Ratzinger a été le champ de bataille d’un théologien connu dans le monde entier, le professeur Hans Küng. Ces derniers temps, Han Küng s’est manifesté dans la presse internationale par ses critiques envers son condisciple d’étude Benoît XVI, et envers une gestion clérico-centrique des horribles cas de pédophilie. Il a toujours été une épine dans le flanc du Vatican. Et ses prises de position constante auraient même poussé le cardinal Carlo Maria Martini à déclarer : « L’obligation du célibat pour les prêtres devraient être repensée ».

L’affaire a plus ou moins fait scandale. Les déclarations de Martini ont été citées entre guillemets par le quotidien autrichien Die Presse, avant de faire le tour du monde. Mais très vite le cardinal s’est affirmé très surpris et a précisé que « le journal ne s’est pas entretenu avec moi directement, il a plutôt repris une de mes lettres à la jeunesse autrichienne. (…) » dans laquelle il disait qu’il convenait de repenser le mode de vie des prêtres afin d’éviter les situations de solitude, y compris de solitude intérieure.

Küng a compté parmi ceux qui ont contribué aux demandes de réforme présentées au concile Vatican II. Demandes ignorées, aujourd’hui plus actuelles que jamais. Il est important qu’on parle de la sexualité. Non seulement comme problème ou question privée, mais aussi comme lieu d’épanouissement et de bonheur ; comme réalité appartement à tous, sauf aux petits anges des crèches !

Eugen Drewermann soutient, études à l’appui, qu’en Allemagne, sur un total de 18 000 prêtres, au moins 6000 vivent avec une femme. Et sans que cela fasse particulièrement scandale. Un sur trois !

La société allemande est par tradition plus ouvert que la société italienne vis-à-vis de la sexualité, de sorte qu’elle regarde d’un œil plus tolérant les prêtres peu fidèles aux règles. D’après un sondage public effectué en avril 2005, après la mort du pape Jean-Paul II, 78% des catholiques allemands se sont déclarés favorables à un assouplissement de l’interdiction faite aux prêtres de vivre leur sexualité et de convoler en justes noces. 77 % des personnes interrogées se sont exprimées en faveur de l’ordination des femmes. Une espérance partagée non seulement par la base catholique, mais également, et c’est une surprise, par les religieux eux-mêmes.

Dans l’Autriche voisine, une enquête récente, portant sur un échantillon de 500 prêtres, a été effectuée par le théologien Paul. M. Zulehner, doyen de la faculté de théologie catholique de l’université de Vienne. Voici les résultats obtenus : 81 % des prêtres interrogés souhaitent l’abolition du célibat obligatoire, et 51% approuvent l’ordination des femmes. Zuhlehner a regroupé les résultats de son étude dans un livre : Wie geht’s, Herr Pfarrer ? (Paul M. Zulehner, Wie geht’s, Herr Pfarrer ?, Styria, 2010) qui veut dire « Comment allez-vous, monsieur le curé ? ». Il a dégagé de ses conclusions le cadre d’une profonde transformation de l’Église du point de vue de l’institution et de la vie communautaire. « Le processus de changement, écrit-il, ne pourra être évité, mais il requiert un gouvernement responsable, tant d’un point de vue juridique qu’ecclésial ». En réalité la politique vaticane actuelle sur la question du célibat provoque un mécontentement certes discret mais rampant, jusque chez les plus hauts responsables. Voici les évêques en service dans les pays germanophones qui se sont exprimés publiquement en faveur de l’abolition : Robert Zollitsch, Ludwig Schick, Franz-Josef  Bode, Heinz-Josef Algermissen, Hans-Jochen Jaschke, Thomas M. Renz, Christoph Schönborn, Manfred Scheuer, Ludwig Schwarz, Alois Kothgasser, Kurt Koch et Norbert Brunner. Ces noms sont tirés d’un article de Hanspeter Schmitt, professeur d’éthique à l’université de théologie de Chur, en Suisse (article publié en octobre 2010 dans la revue Diakonia). (Hanspeter Schmitt, « Überforderung Zölibat », Diakonia, no 41, 2010, pp. 283-289).

Un autre article récent paru dans la Suddeutsche Zeitung rend compte d’un autre appel contre le célibat obligatoire des prêtres, lancé celui-là en 1970, de façon confidentielle, par huit jeunes théologiens allemands. Qui retrouve-t-on parmi les signataires de cette lettre adressée à la Conférence épiscopale allemande ? Un certain Joseph Ratzinger alors âgé de 40 ans.

Une pétition a commencé à recueillir des signatures le 3 juin 1995. Une vingtaine de jours plus tard, à la grande surprise, 505 000 personnes en Autriche, sans parler de l’Allemagne où les signataires atteignaient presque les 2 millions. La « Kirchenvolks-Begehren » demandait un fort renouvellement au sein de l’Église catholique. L’association réclame une Église au visage plus fraternel, porteuse d’un message de joie et non d’une sombre menace. L’égalité des hommes et des femmes dans toutes les charges ecclésiastiques, y compris la pontificale. Le célibat sacerdotal comme relevant d’un libre choix. Une relecture de la sexualité en termes positifs : élément fondamental et irremplaçable du dessein de Dieu pour l’homme.

Le 15 novembre 2010, le quotidien autrichien Kurier informe ses lecteurs que le père Fent a été démis de ses fonctions, un mouchardage ayant révélé qu’il avait épousé sa cuisinière. Mariage qui figure pour de bon dans le registre de la commune. En dépit de son âge, sa pension a été immédiatement suspendue.

Dans une interview donnée à ce même quotidien au lendemain du scandale, l’ex-prêtre s’est vigoureusement défendu : « Je ne suis pas une brebis galeuse. Je puis affirmer avec certitude que 75 % des prêtres ont une relation cachée, et qu’au moins la moitié d’entre eux ont même des enfants. La solution, pour les nombreuses femmes qui ont des enfants avec un religieux, est que l’Église subvienne à leurs besoins. Tant qu’existera l’obligation du célibat, elles demeureront les principales victimes de cette hypocrisie, de même que leurs enfants à qui l’on interdit de prononcer le mot « papa » ».

Une hémorragie est en train de sévir au sein des prêtres : on voit diminuer le nombre de personnes voulant devenir prêtres, alors qu’augmentent le nombre de ceux qui abandonnent à cause du célibat obligatoire.

En Allemagne, il y a beaucoup de prêtres mariés. La plupart d’entre eux ne peuvent officier, ayant été obligés de choisir entre vocation sacerdotale et mariage. Il existe pourtant une exception : les prêtres protestants convertis au catholicisme. Ceux qui avaient pris femme avant leur conversion ont obtenu du Vatican la possibilité de rester mariés.

Il y a une nette baisse du nombre de séminaristes, prêtres qui renoncent… les paroisses se vident. A un certain moment, une quantité de prêtres anglicans sont venus frapper à la porte du Vatican, disant qu’ils étaient prêts à se convertir. Une belle bouffée d’oxygène pour l’Église de Rome. Il y a cependant une problème : les prêtres anglicans sont presque toujours mariés… alors que faire ?

En 1980, le pape Jean-Paul II prend une mesure spéciale qui accorde aux convertis la permission d’exercer leur sacerdoce en restant mariés. Aux Etats-Unis, ils sont une centaine.

Le révérend Richard Bradford, par exemple, a une femme et trois enfants, tout en étant curé d’une église près de Boston. Avant de se convertir au catholicisme, il était prêtre d’une Église épiscopale qui autorisait ses représentants à se marier.

Le père Sidney Bruggeman a une histoire similaire. Ce protestant, marié à trente ans, est père de quatre enfants et a dix petits-enfants. Il se rapproche du catholicisme après avoir placé trois de ses filles dans une école catholique parce que c’était la plus proche de son domicile. C’est ainsi qu’il s’est converti, après dix ans passés dans l’Église protestante. Quatorze années de préparation lui seront nécessaires, plus le consentement papal, pour faire de papi Bruggeman un vrai prêtre du Nebraska.

Il existe d’autres exemples.