Histoires de prêtres – 2

Originellement publiée en 2011, cette chronique a été privée jusqu’en 2025. Elle est aujourd’hui lisible publiquement sur ce blogue avec le consentement de l’auteur et des divers intervenants qui ont participé aux échanges. Toutefois, tous les commentaires ont été supprimés par égard à la confidentialité des discussions qui ont découlé de ces lectures. Certains liens peuvent ne plus fonctionner.

Par Elijah

Les femmes et les enfants d’abord

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Good Tidings est une association à but non lucratif destinée à soutenir les femmes amoureuses de prêtres. Sa fondatrice, Cait Finnegan, a épousé un ex-prêtre catholique. Tous deux vivent en Pennsylvanie. Selon elle « le monde compte environ 100 000 prêtres qui ont quitté l’Église pour se marier. Beaucoup sont restés catholiques et ont continué à pratiquer, voire à célébrer la messe ». Quand elle a été éprise de son mari, il était prêtre depuis plus de trente ans. Elle avait elle-même songé à prononcer ses vœux. Ils ne savaient pas quoi faire, alors ils sont allés en parler au supérieur du prêtre. Il leur a répondu qu’elle ne manquerait pas de le quitter pour un homme plus jeune (il a plusieurs années de plus qu’elle) et que la seule chose raisonnable à faire, dans leur intérêt à tous les deux, était de se séparer. Au contraire, ils ont décidé de se marier ; et ils ont fêté leur trentième anniversaire de mariage. Elle a fondé son association parce qu’elle avait envie d’aider les femmes qui qui se trouvaient dans la même situation qu’elle ; perdues, désorientées. Elle a vu qu’il existait tout un monde de prêtres abuseurs, qui abusaient des femmes vulnérables, suite à quoi ils continuaient à prêcher comme si de rien n’était. Sur son site, Cait dénonce tous les méfaits de l’Église. Elle parle de prêtres qui abusent des sœurs, puis les délaissent. Elle parle de femmes qui, s’entendant murmurer le mot « amour » à l’oreille, n’auraient jamais osé penser qu’un prêtre puisse mentir. Elle parle des nombreuses femmes qui ont eu des enfants avec des prêtres, et se trouvent obligées de signer des contrats dans lesquels elles promettent de ne pas révéler le nom du père en échange d’un chèque mensuel. Tout cela, dans bien des cas, après avoir résisté aux pressions pour qu’elles avortent ou fassent adopter le bébé. Cait affirme posséder des copies de ces contrats. Des documents qui appartiendront à l’histoire de l’Église. Une Église qui dissimule la vérité, qui ne veut pas que l’on sache.

A propos des enfants de prêtres

Ces enfants sont privés de leur identité, de soutien économique et d’une histoire personnelle. Pourtant, l’Église préfère les ignorer. Les ignorer plutôt que les aider.

Dans son livre « Rivales de Dieu », Odette Desfonds, une Française mariée à un prêtre, raconte ses vicissitudes et celles de nombreuses autres femmes.  (Odette Desfonds, Rivales de Dieu, Albin Michel, 1993). Jean est le curé d’un quartier cosmopolite de Lyon. Odette et Jean font connaissance lors d’un dîner. « En voilà un au moins qui n’essaiera pas de me draguer ! ».  L’opinion d’Odette à l’égard des prêtres est celle de quelqu’un qui n’a jamais approfondi la question. Dans l’esprit des gens, les prêtres n’ont pas de femme ! De l’Église, les gens ne connaissent que la face visible, celle que l’on montre au grand public. Des bâtiments où l’on se rend pour célébrer solennellement les grands événements de la vie en présence d’un membre du clergé enveloppé d’une aura divine. Monsieur le curé et Odette sont tombés amoureux et vivent une expérience commune et merveilleuse partagée par des milliards d’êtres humains sur la Terre. Quelquefois, le week-end, ils prennent la voiture et font une promenade à la campagne ; les enfants d’Odette sont sur la banquette arrière. Pour marcher main dans la main, ils cherchent les rues désertes. Ils sont persuadés que ce qui les unit n’empêche en aucune façon le travail et le salut spirituel du prêtre. Mais Jean n’a pas le courage d’abandonner une fonction à laquelle il se voue depuis vingt ans en toute sincérité et avec plaisir. Odette accepte de dissimuler leur relation dans un recoin sombre et secret. Les paroissiens ne le soupçonnent pas, et Jean prépare avec Odette ses homélies. Il puise dans leur petite cellule familiale une capacité renouvelée à comprendre les êtres humains et les situations. En 1984, Odette tombe enceinte. La première réaction de Jean est celle d’un homme placé devant une catastrophe. Ils pensent l’un et l’autre à l’interruption de grossesse. Mais peu après, Jean accepte comme un don du ciel l’enfant qu’elle porte. Il va dans un premier temps voir son supérieur. Lui raconte tout. Son amour pour une femme, l’enfant à naître, son souhait de poursuivre son ministère. La surprise est énorme : l’évêque le rassure. Jean pourra garder sa fonction, à condition que la relation demeure secrète. C’est possible. D’autres l’ont fait. En 1985, il demande à Odette de l’épouser. Leur petite fille a neuf mois. Jean démissionne en adressant une lettre ouverte aux paroissiens. L’histoire est sur la place publique. On en parle dans les journaux, à la télévision. Odette devient la soupape de sécurité de nombreuses femmes qui vivent dans l’ombre une relation amoureuse avec un prêtre. Elles lui écrivent, lui téléphonent, sonnent chez elle pour lui parler dans l’Interphone. Des femmes qui croyaient être un cas unique, comme Odette elle-même l’avait cru. Il y a aussi énormément de prêtres qui s’adressent à Odette et Jean. Par besoin de réconfort, de soutien, de conseils. Ils disent les tourments qu’ils endurent et les réactions de leurs supérieurs quand tout est découvert.

Nicolas, par exemple, a confié à l’évêque que Christine attendait un enfant de lui, et que des bruits commençaient à circuler sur leur compte. Résultat, il s’est vu invité à faire ses valises au plus vite. L’évêque s’est montré clair : « Oublie cette fille. Ne t’en fais pas, la mère élèvera ton enfant sans problème. L’épiscopat lui enverra un chèque jusqu’à sa majorité ».

L’évêque à qui s’est adressé Roberto, en revanche, a eu une réaction pragmatique. Il lui a carrément proposé une petite paroisse à la campagne où s’installer avec la gouvernante de son choix.

Les États-Unis fourmillent d’histoires de femmes qui ont eu des enfants de prêtres catholiques et qui ont élevé leurs enfants dans un affreux secret qui a bouleversé leurs vies. Rares sont les prêtres qui renoncent à leur sacerdoce pour assumer leurs responsabilités paternelles. Rares sont ceux qui accepter de prononcer et d’écrire noir sur blanc le mot fatidique : démission.

Parmi eux, il y a l’évêque James. En 2002, James a cinquante ans. Secrétaire d’un cardinal. On lui promettait un avenir de représentant de l’Église catholique américaine. Il était souvent accueilli au Vatican. Mais il a renoncé à son sacerdoce après avoir reconnu avoir eu des relations avec plusieurs femmes. Il a écrit sa lettre d’adieu. L’Église a fait de James son bouc-émissaire pour redorer son blason quand a éclaté le scandale de pédophilie. Quand bien même il n’était pas coupable d’aucun péché lié à des abus sexuels sur mineurs, il a porté le chapeau pour ceux qui ont osé toucher des enfants. Par la suite, James s’est marié et il est devenu père.

De la même manière, Robert, quarante ans, premier évêque hispanique du pays, a dû présenter sa démission en 1993, après presque vingt années passées à la tête de l’archidiocèse de Santa Fe, Nouveau-Mexique. Sa faute : des relations sexuelles avec au moins cinq femmes. Trois d’entre elles ont accordé une interview à CBS dans le cadre de la célèbre émission 60 Minutes.

Un autre archevêque, Eugene Marino, a donné sa démission à Atlanta en 1990 après avoir reconnu qu’il avait eu une relation avec une jeune paroissienne de 27 ans. Il l’avait épousé dans le plus grand secret lors d’un voyage à New York.

En France, depuis 1965, il y a environ 250 démissions de prêtres par année. Il s’agit d’une estimation, non de données officielles. La moitié des prêtres français qui jettent l’éponge le font pour pouvoir vivre au grand jour une histoire d’amour jusque-là clandestine. On présume qu’un plus grand nombre de prêtres, à un moment de leur sacerdoce, font l’expérience d’une fracture entre l’amour de Dieu et celui d’une femme ou d’un homme. Tous n’ont pas le courage d’assumer leurs faits et gestes.

L’Église catholique préfère rester discrète sur cette question. La ligne adoptée est la suivante : fermer un œil ou les deux yeux, tant que la double vie des prêtres n’est pas devenue affaire publique. Tout est fait pour éviter le scandale.

Les données en France : 10 000 prêtres auraient renoncé à leur fonction depuis 1965 et le concile Vatican II. On s’interroge : que fait une institution qui, en quarante ans, voit partir un si grand nombre de ses cadres ? Surtout dans un contexte où le renouvellement générationnel est difficile, où l’on sait que le nombre d’étudiants inscrits au séminaire est en train de s’effondrer ?

Les évêques se sont contentés d’élargir les compétences des curés fidèles au poste. D’une paroisse, ils passent à trois, puis à quatre, puis à cinq, voire une sixième. Pratique qui a entraîné un changement dans la relation entre le clergé et les fidèles. Le curé ambulant perd le contact humain direct avec ses paroissiens, lesquels s’éloignent.

Voilà les réactions en chaîne qui finissent par se retourner contre l’Église.

En France, en plus des blessures ouvertes par le débat sur la bioéthique, la fécondation assistée, l’euthanasie, on enregistre un important malaise au sein du clergé sur le célibat obligatoire, et sur le fait d’accorder aux femmes un rôle secondaire dans l’organisation de l’Église.

C’est ainsi que des associations catholiques ont vu le jour qui professent un discours non aligné et élèvent fortement la voix contre la hiérarchie vaticane. Ces groupes ont un point d’ancrage sur Internet : Chrétiens en liberté.