Par Elijah
Mon témoignage sera la conclusion de cette série.
Témoignage d’Elijah, 41 ans.
J’ai étudié aux Etats-Unis, en France et en Italie. J’ai beaucoup voyagé aussi. Mes fonctions au sein du Vatican m’envoyaient un peu partout. C’était plutôt plaisant dans les premiers temps. C’est pendant l’un de ces voyages officiels, accompagnant des évêques et des cardinaux, que j’ai senti le poids de certains regards se poser sur moi. Des regards de convoitise. Je n’y ai pas fait attention. Le voyage et les décalages horaires nous mettent souvent dans des états comateux où il est facile d’imaginer des choses, surtout quand l’insomnie s’en mêle. Quelques contacts furtifs m’alertent mais ne m’inquiètent pas. « Une simple démonstration d’affection » me dis-je. « Mon travail est apprécié… ». Je n’ai pas l’ambition d’aller plus haut dans la hiérarchie vaticane. Je ne veux surtout pas de responsabilités plus imposantes. J’aime voyager et cela me suffit. J’ai avec moi tout ce qui me permet de célébrer des messes. Dans les chambres d’hôtel ou dans des résidences particulières, je m’organise sans rien demander à personne. Je suis un solitaire. Je sors peu. Je suis un silencieux. Je parle peu. Je suis discret. Je ne pose jamais de questions. Des qualités qui ont l’air d’avoir été remarquées. Quand on vit au sein de la loi du silence, quelqu’un qui ne dit rien est toujours très apprécié car il saura se taire au moment opportun.
J’ai été l’objet sexuel d’un évêque ou l’esclave sexuel, devrais-dire, car on ne m’a pas demandé mon avis. Il n’y a rien eu de paisible, rien de soft, rien beau, rien de poli. La première fois, ils étaient trois. C’est la preuve qu’ils se doutaient que je n’allais pas docilement me laisser faire. Leur force a été supérieure à la mienne et, une fois complètement épuisé d’avoir lutté, je n’offrais plus aucune résistance. Le lendemain, je suis allé porter plainte à la première heure à la police locale. Je n’étais pas en Italie. Ils n’ont rien fait quand j’ai annoncé la couleur. On ne touche pas aux princes de l’Église. « Portez plainte auprès de votre évêque ! » qu’on m’a conseillé. « Mais c’est lui l’abuseur ! » « Alors, parlez-en à son supérieur ! » qu’on me dit. Situation sans issue. On ne voulait pas en entendre parler. C’était trop délicat pour eux, d’autant plus que les princes de l’Église ont l’imunité diplomatique.
Je suis revenu dans ma chambre d’hôtel et je n’en suis pas ressorti du reste de la journée. J’ai pleuré, blessé par cette mascarade de justice, par mon impuissance physique et psychologique. J’ai pleuré en silence de la traîtrise de cet homme que j’estimais malgré moi. Je ne pouvais lui pardonner l’acte inqualifiable qu’il avait posé sur moi. Je n’avais pas seulement des douleurs physiques. La plus grande blessure était intérieure ; pas l’ego ou l’amour-propre froissé, non… c’était plus grave. Pour la première fois de ma vie, je ressentais la haine pour quelqu’un. Une haine-rage. Je n’ai pas célébré de messe, ce jour-là. J’étais un prêtre révolté.
Mes obligations m’ont contraint à sortir en soirée. Je ne pouvais m’y dérober, alors que j’avais failli à tous mes autres devoirs en journée. J’ai dû affronter leurs regards de convoitise, leurs échanges à voix basse entre eux, leurs coups de coude en douce. Ils n’ont vu qu’un prêtre mal rasé qui baissait les yeux devant eux, comme un humble serviteur. Aussitôt que j’ai pu, je suis revenu à l’hôtel, j’ai plié bagages, j’ai réglé la note et je suis allé dans un autre hôtel. J’ai pris un nom d’emprunt, j’ai payé comptant et j’ai été étonné d’agir comme un fugitif qui ne désire pas qu’on le retrouve.
Sur le vol de retour, il m’a murmuré d’un ton que j’ai considéré comme menaçant « ne vous inquiétez pas, on aura à nouveau l’occasion de discuter, vous et moi… ». Pour moi, c’était une menace ouverte et il ne semblait pas cacher ses « activités » aux autres évêques, sans doute complices dans le crime.
Je suis allé porter plainte à la police en arrivant à Rome. J’espérais qu’ils pourraient faire quelque chose contre cet homme. Ils m’ont demandé un rapport médical que je n’avais pas, un rapport de police du pays où l’acte avait été commis, ce que je n’avais pas non plus. Même si j’avais eu ces documents en ma possession, rien n’avait été commis sur le territoire italien. Ils n’auraient rien pu faire. J’étais dans une impasse avant même que je dise qu’il pût s’agir d’un évêque. Alors là ! « Portez plainte auprès de votre supérieur ! ». Quoi que je fasse ou quoi que je dise, on me renvoyait à mon supérieur, c’est-à-dire mon abuseur.
J’ai demandé à être transféré. J’espérais qu’un autre évêque me prendrait avec lui en tant que secrétaire ou commissionnaire. J’aurais fait n’importe quoi pour fuir cet homme. Mes demandes n’ont rien donné. Plus je demandais, plus on s’excusait. L’évêque souhaitait me garder à son service. Je faisais du bon travail et il était très satisfait de mes nombreuses qualités. Autrement dit, si ce n’était pas l’évêque en personne qui me chassait, je ne pouvais quitter son service. Il ne restait plus qu’à me faire virer !
Contrairement à ce que l’on croit, il est difficile de se faire virer quand on est le secrétaire particulier d’un évêque influent ! Comme je l’ai précédemment mentionné dans « Histoires de prêtres », même les plus graves situations restent impunies. On dispose des prêtres comme de pions. Selon le degré de scandale, on les relocalise dans des paroisses plus ou moins éloignées, où ils se font oublier et où ils sont libres de recommencer. Le Vatican symbolise bien la Tour de Babel.
Quand j’ai commencé à me plaindre de mon travail autour de moi. On m’a traité d’ingrat ! Et certains de mes confrères étaient même envieux de la chance que j’avais de travailler avec une telle personnalité ! J’ai alors décidé d’écrire des lettres aux journaux pour leur parler des abus sexuels que subissaient secrètement les jeunes prêtres romains. Autour de moi, j’ai posé quelques questions discrètes pour avoir des noms de prêtres abusés et c’est le nom de Gabriele qui sortait le plus souvent. On le murmurait du bout des lèvres. Je ne le connaissais pas. Je croyais qu’il était Italien. On m’a raconté son histoire. C’est le témoignage que vous avez lu dans la précédente « histoires de prêtres ». On m’a surtout fait comprendre qu’il y avait pire que d’accepter d’être abusé par un évêque !
J’ai envoyé mes lettres. Aucune d’entre elles n’ont été publiée. Pas un seul journaliste n’a enquêté sur le sujet. Le mot d’ordre : On ne touche pas à l’Église !
Au fur et à mesure que je cherchais à savoir combien de jeunes prêtres romains avaient été abusés par des évêques et cardinaux, combien avaient dû retourner à une vie civile, combien avaient réussi à se faire transférer ailleurs, je tombais de plus en plus sur des prêtres qui rougissaient devant mes questions et qui se refermaient aussitôt. Ils étaient donc nombreux les abusés qui se terraient dans un silence honteux. Ils étaient nombreux ceux qui, rougissant, démentaient que de telles pratiques avaient lieu au sein de l’Église. Malgré tout, l’attaque de Gabriele revenait sans cesse.
Au bout de six mois de recherche, on a fini par me donner un lieu de rencontre homosexuelle à Rome. Des hommes d’Église, et non les moindres, se voyaient là-bas. Tout d’abord, j’ai nié cette possibilité. Il était exclu que des princes de l’Église se rencontrent publiquement dans de tels endroits où ils risquaient d’être reconnus ! Je m’y suis rendu un soir par curiosité. Je me suis habillé en civil, j’ai rasé les murs et je suis entré dans ce qu’on pouvait appeler une boîte de nuit. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un tel endroit. Mes yeux se sont habitués et j’ai pu distinguer quelques visages connus ; des prêtres mais pas d’évêques ni de cardinaux. J’ai regretté de n’avoir pas eu de portable car j’aurais pris des photos en guise de preuves. Mes oreilles n’en pouvaient plus, je suis très vite ressorti. J’ai su, par la suite, qu’il était trop tôt. La plupart des gens s’y retrouvaient à l’heure où, moi, je dormais !
Forcé de poursuivre mon travail de secrétaire, j’accumulais les erreurs dans les documents, des fautes qui, en temps normal, m’auraient conduit vers la porte, j’en inventais pour les aider à me virer. Cet homme qui voit tout et qui sait tout m’a adjoint un nouveau prêtre pour m’assister dans mon travail ! J’en ai déduis assez rapidement à son air triste et à sa morosité qu’il n’avait pas demandé à être transféré au service de l’évêque. Je me suis gardé de le questionner car je ne savais pas s’il avait été placé à mes côtés dans le but de me surveiller ou non. Nos échanges n’ont pas été très nombreux ni très amicaux. Un jour, par contre, il m’a demandé comment étaient les voyages officiels. Je lui ai conseillé de s’enregistrer dans un autre hôtel que le leur, sous un nom d’emprunt, et de fermer sa porte à double tour. Il a simplement dit « c’est toujours ainsi ? ». J’ai hoché la tête.
Nous sommes en 2002, j’ai 32 ans. Huit mois ont passé depuis cette nuit où j’ai été abusé pour la première fois. Je vois mon abuseur tous les jours depuis, à part pour les vacances où je quitte le continent pour mettre une distance raisonnable entre cet homme et moi.
Pendant les heures de travail, on fait comme si rien ne s’était passé. De toute manière, j’ai vite vu que je ne pouvais pas le poursuivre. Je m’efface de plus en plus jusqu’à disparaître pour eux. Je suis là, j’écoute ce qui se dit, mais personne ne s’occupe de moi. Je fais partie des meubles. Je suis secrétaire, servant, silencieux, obéissant, discret… J’apprends donc qu’il rencontre ses « petits amis » à l’abri des regards dans son appartement de fonction, situé dans la ville de Rome. Il raconte les détails d’une soirée plutôt choquante, les autres rigolent, certains feignent pendant deux secondes d’être scandalisés. Ces réunions au sein des murs du Vatican, dans les beaux salons privés, sont nombreuses. Je sers le café ou le thé en silence et je m’efface. On m’appelle parfois pour une lettre à dicter. Le secrétaire n’est jamais très loin de son maître.
Les voyages officiels sont revenus et, avec eux, leurs tourments singuliers. C’est la peur de subir la même chose que Gabriele qui m’a tenu dans l’esclavage la plus dégradante de 2002 à décembre 2010. J’ai assisté, impuissant, en silence, à des abus, posés contre moi, mais aussi contre d’autres. J’ai donc été le témoin silencieux d’abus de confiance et d’abus de pouvoir, sans pouvoir les dénoncer, à mon très grand regret.
C’est pour ma propre sécurité que j’ai fuis aux États-Unis. Je n’étais plus l’esclave sexuel mais leur jouet. Ils venaient à deux, parfois à trois ou à quatre. Le combat sauvage jusqu’à l’épuisement physique les excitait. Parfois l’évêque prenait part, parfois il regardait ce que d’autres faisaient pour lui. Le lendemain, je reprenais mon boulot, le regard baissé, en gentil secrétaire qui sait se taire. J’ai souvent été un prêtre en révolte, oubliant de dire mes messes parce qu’incapable de regarder le calice sans repenser au sperme qui avait été déversé dedans lors de jeux dégueulasses et pervers.
J’ai fondé un groupe de soutien pour les personnes abusées sexuellement. Le milieu où je vis est pauvre et les victimes d’abus sexuels sont livrées à elles-mêmes faute d’avoir accès à une thérapie chez un psychologue. Grâce à cette action thérapeutique nous rendons la vie plus acceptable pour certaines victimes. Je ne suis là qu’à titre bénévole pour servir le café et les beignets. J’écoute également. Je ne suis pas prêt à m’asseoir avec eux pour parler de ce qui m’est arrivé. Pour eux, je suis l’image du prêtre typique qui n’a pas de femme, donc pas de vie sexuelle, donc pas de tourments à raconter ! Le psychologue thérapeute engagé est payé par l’église de la communauté. La salle est mise à disposition gratuitement. Aux Etats-Unis, une personne sur quatre a été victime d’abus sexuels au moins une fois dans sa vie.
Je me sens plus proche de Jésus depuis que je suis ici. Pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression de servir à quelque chose, de faire quelque chose de bien, d’aider des gens qui pourront peut-être, eux, s’en sortir.
Pour moi, l’idée seule de rencontrer quelqu’un et de tomber amoureux me terrorise. Je suis trop réaliste. Ce que j’ai vécu, pendant 8 ans, ne pourra jamais s’effacer. Je ne pourrai jamais aimer d’amour. On m’a cassé.
Je n’ai aucune attirance envers les hommes. Je ne pense pas être un déviant. Je ne suis pas bis… hétéro, sans doute, mais émotionnellement castré par des abus répétés contre mon gré, toujours dans la violence, jamais dans l’amour.
Le 10 décembre 2010, sur ce blog, j’ai écrit un poème. C’est la première fois que je m’ouvrais, bien que sous un pseudonyme, à des copains virtuels. Ils m’ont conseillé de briser le silence, sinon le silence me briserait. Le 2 janvier, sous le même pseudonyme, je publiais une poésie d’amour que je sais que je n’enverrai jamais à personne.
Je vis aux États-Unis depuis le 18 janvier 2011. J’y suis venu pour mes vacances car mes parents habitent sur la Côte Est. A New York, j’ai compris que je pouvais être utile. J’ai fait une demande de transfert. Mon transfert a été refusé. Je l’ai appris, un mois plus tard, le 17 février. On a exigé mon retour au Vatican dans les plus brefs délais. Je n’ai pas répondu. Je m’attends à tout moment à voir arriver une délégation d’Italiens avec un ordre du tribunal. J’ai également peur des sanctions qui pourraient éventuellement retombées sur moi… et des représailles de l’évêque si je devais y retourner.
Même ici, je ne dors que d’un œil. Chaque craquement que j’entends me semble suspect. Ma porte est toujours verrouillée. Je sursaute au moindre écho. J’ai toujours peur que voir surgir des hommes dans la nuit.
Vous êtes les seuls à connaître mon histoire.
Mes parents, eux, ne savent rien et ne le sauront jamais.