Evènements de LONGWY 1978-1979 (9)

Un ouvrage dont je vous ai déjà parlé :

*****
Suite avec Guy-Joseph Feller. Lire le n° 8 avant de lire ceci :

Sans surveillance, la Sous-Pref’ n’offrait aucun point de résistance. La porte fut fracturée et les salles du rez de chaussée occupées sans coup férir par la quarantaine de manifestants présents dont des responsables syndicaux de haut niveau. Que s’est-il passé ensuite? J’étais au coeur de l’opération, de l’événement, c’est-à-dire à l’intérieur même de la Sous-Préfecture en train de photographier (en faisant attention de ne pas prendre les visages) et je n’ai pas de révélation particulière à faire, et notamment sur celui qui le premier a craqué l’allumette… Ce que je peux dire c’est qu’un saccage systématique a bien eu lieu… les armoires étant bousculées les unes après les autres, leur contenu renversé sur le sol et piètiné avec une rage que l’on ne peut soupsonner aujourd’hui… Tous les bureaux subirent cette colère qui n’était pas feinte, aussi bien en rez-de-chaussée qu’au premier étage de la Sous-Préf’, tous les dossiers détruits, les murs maculés.

L’image que je garde est celle d’un coup de folie. On va sans doute me reprocher d’évoquer ce coup de poing qui a dégénéré (car il y en eut d’autres) qui ne peut s’expliquer que par l’exaspération de la non-réponse des Pouvoirs Publics. Quand on interrogeait les manifestants (les plus extrémistes, les plus engagés, les plus durs, les plus enragés), on s’entendait répondre des phrases définitives comme : « On va crever certes, mais ce sera debout… » Dans cette opération Sous-Préf’, il y avait cette désespérance absolue! Alors que les opérations coups de poing se passaient généralement dans une certaine bonne humeur (ha! Cette « belle » opération foirée des camions du loto qu’on avait attendus en vain toute une nuit sur une route de campagne près de Toul… Une taupe avait dû les alerter et j’ai mon idée là-dessus. On avait quand même bien rigolé!…) cette fois pas question de rigolade… La destruction était systématique ! Le saccage accompli sans un sourire, sans un mot ! impressionnant.

Avant de ressortir à l’air libre afin de prévenir le journal et plus précisément mes collègues de Briey (car j’étais sur leur juridiction !), je fis un tour rapide dans les couloirs et les bureaux dévastés de la Sous-Préfecture. Rien n’avait été laissé au hazard : le saccage était une réussite parfaite. Mais le pire était à venir… J’étais prêt de la cabine téléphonique devant la Sous-Préfecture et j’attendais que Claude ait fini de mettre une dépêche sur le fil comme on disait. Cela prit quelques minutes… Quand je me retournais, des flammes apparaissaient au premier étage de la Sous-Préfecture et je voyais un syndicaliste faire de grands gestes… Dans le lointain on entendit bientôt la sirène des pompiers. C’était une vision impressionnante que ce feu qui gagnait de place en place… J’avais alerté mes collègues qui furent là assez rapidement et purent prendre le relais. Entre-temps, j’avais réussi à prendre d’autres clichés et notamment de l’évacuation des derniers étages… J’avais du scoop dans la boite et j’étais excité comme une puce !…

Il était tard mais nous avions encore la possibilité de faire un repiquage pour les pages régionales… Henri, mon collègue de Briey me prêta sa voiture, une 304 avec laquelle je montai sur Metz… Sur place, dans le hall d’entrée du journal, m’attendait un petit comité d’accueil que je surpris en pleine discusion. On y parlait de moi… prétendant que j’avais été enlevé par les Longwy et qu’on avait plus de nouvelles de moi ! Que la Sous-Préfecture de Briey était en feu, que c’était l’anarchie complète… et bien sûr qu’on ne pouvait pas cautionner ce type de pratiques.

Que le fait social n’était pas le fait divers, etc. Mon apparition suscita la curiosité… et on me demanda des explications que je donnai sans réticences…J’expliquai aussi que j’étais pratiquement le seul sur le coup et que les photos seraient sans doute excellentes puisque j’étais au coeur de l’évènement… Je remontai sur Longwy dans la nuit, très fatigué bien sûr mais avec le sentiment du travail accompli. Je m’endormis un peu fièvreux, j’attendais avec impatience le journal du lendemain. Et bien je ne fus pas déçu : le sujet avait été minoré. Il était traité en locale avec une photo et quarante lignes. La photo représentait un syndicaliste vu de profil… que l’on reconnaissait entre mille ! Le texte était neutre… On avait joué la carte de l’apaisement. J’étais déçu bien sûr… Une nuit gachée et si peu de chose !

Mais la nouvelle mise sur le fil par le journaliste-photographe de l’AFP était dans toute la presse nationale et traduite dans de nombreuses langues. Avec des photos extraordinairement parlantes. Cet événement pas très glorieux (n’ayons pas peur des mots) devait encore rendre « populaire » le nom de Longwy et nous attirer de nouveaux journalistes…

C’est un exemple d’un coup raté qui aurait pu avoir des conséquences encore plus dramatiques puisqu’on apprit par la suite que le Sous-Préfet était ce soir-là dans sa Sous-Préfecture… Il avait pu s’éclipser peut-être en se faisant passer pour un manifestant… mais il y avait ce soir-là tellement de confusion ! Il reste qu’une enquête policière fut enclenchée à la suite de cette affaire et le responsable de l’agence fut interrogé pour savoir si je n’étais pas de connivence avec les Robin des bois de la CFDT. Comment se faisait-il que je me retrouve ainsi au coeur d’un événement aussi « intolérable » pour le Pouvoir politique? Personne ne m’a posé la question… mais j’aurais simplement répondu que je ne faisais que mon métier… que je devais être là où il se passait quelque chose.

Qu’aurais-je entendu si j’étais passé à côté de ce « fait divers » et qu’il ait fallu acheter des photos à l’AFP?… (…) L’agence de Longwy qui disposait de locaux spacieux au premier étage d’une grande maison située au bas de la rue Labro fut le lieu-relais de toute la presse nationale ou internationale. Il y eut jusqu’à cinquante journalistes et organes de presse représentés à Longwy à l’acmé de la crise. Toute la presse européenne bien sûr (avec des journalistes allemands et anglais) mais aussi américains ou japonais… Une équipe de la télé argentine a débarqué un beau matin dans le hall d’entrée de l’agence. Un journal brésilien nous envoya un reporter.

Antenne 2 outre son journal de 13 heures en direct avait fait un gros effort avec deux équipes de reportage presque en permanence à Longwy. Ils occupaient pratiquement toutes les chambres de l’Hôtel Central en plein centre de Longwy et nous avions table ouverte avec eux dans un petit restaurant du passage souterrain de la rue Labro, chez l’Harmand. (…)

Pour nous l’agence, malgré la charge considérable de travail, les nuits blanches, l’incessante pression des événements, le va-et-vient permanent, c’était tous les jours fête ! Tous les jours nous apportaient son lot de surprises, de nouveautés ou de coups durs. Tous les jours débarquaient de nouvelles équipes de journalistes qu’il fallait aider… la plupart de nos confrères ignorant tout de la fabrication de l’acier. N’ayant jamais entendu parler d’un cowper, d’un blowming, d’un four Pits, d’un feuillard… ou d’un lingot, d’une billette ou d’une brame ! Ne connaissant rien à la situation
de la mono-industrie longovicienne. Ayant débarqué le matin même à bord de voitures de locations depuis Metz parce que les trains pour venir à Longwy depuis Paris… C’est coton ! Certains nous prenaient pour des peuplades un peu indigènes, sauvages et à peine civilisés. Tous les articles ne furent pas favorables à Longwy bien sûr… mais la plupart des journalistes cherchaient plutôt à bien faire leur boulot. C’est-à-dire à comprendre ce qui se passait sur ce bout de terre aux confins de tout… dans ce pays de « nulle part ». « The nowhere country » comme disaient les journalistes américains arrivés par l’aéroport Findel à Luxembourg.

(…) De rappeler par exemple que la région de Longwy fut l’une des plus prospères de France à l’époque où le Bassin était le plus industrialisé de France. Avec ses quatorzes hauts fourneaux, ses acièries ultra-modernes et ses trains finisseurs que l’Europe tout entière nous enviait. Les rares visiteurs mais aussi tous les premiers de la classe appelés aux commandes de ces grands paquebots industriels en restaient souvent ébahis. On appelait la région l’Eldorado mais celà rappelait plutôt Transvaal… à une époque où les mineurs roulaient carrosses et les clandestins accueillis à bras ouverts ! …

(…)
Guy-Joseph Feller « Longwy L’écorchée vive » Editions Serpenoise.
*****

Je voulais vous dire :

Après cette action, je ne sais pas si c’est vrai, mais l’on a dit ques des dossiers avaient été « embarqués » de Briey pour Longwy ou ils ont été étudiés, certains détruits (concernant des affaires de moeurs de directeurs d’usines….) d’autres conservés et mis dans un coffre à l’étranger (Luxembourg) concernant des chantages et pressions sur certains syndicalistes, ou de syndicalistes indicateurs de police. Ce serait à cause de celà que nous échaperions a des arrestations. Mais comme je l’ai dit je ne sais pas si c’est vrai !

Nous avions la pression, il fallait des opérations coups de poing, pour que la presse reste à Longwy, trouver toujours quelque chose de nouveau.