3 heures du matin le 25 février 1979.
Nous avons été délogés du Relais de télévision du Bois de Châ, les forces de l’ordre ont évacué elles aussi. Nous tournons en ronds, beaucoup de monde dans les rues, de plus en plus de monde. Un peu avant 4 heures du matin nous nous retrouvons à plus d’un demi millier sur la place de Longwy-Bas. Robert Giovanardi (dit le « Petit Robert) grimpe sur une voiture avec son porte voix et explique pourquoi nous avons quitté le relais sans combattre « Nous n’étions qu’une poignée, eux étaient nombreux, s’il y avait eu de la casse, on nous aurait mis ça sur le dos »…. puis »Que voulez-vous faire maintenant? » des réponses fusent de tous côtés, « au commissariat », « on va chercher des engins »….. Tout à coup la foule brandit les manches de pioches, c’est impressionnant tous ces manches levés en même temps.
On me tape sur l’épaule, c’est Hélène la photographe, « Bernard demande au P’tit Robert s’il peut leur demander de relever les manches de pioche, je changeais de pellicule juste à ce moment là ».
Je demande, il me répond « ce n’est pas possible, ça a été très spontané on ne peut pas reproduire cela ».
Des gens partent vers l’usine de Senelle pour aller chercher des engins. Lorsque le premier clark arrive je le suis, il monte au relais du Bois de Châ. Dans la foule je rencontre des amis, tout le service informatique de l’usine de Senelle, eux aussi ont bien combattus mais dans un autre groupe, surement avec la CGC qui a été beaucoup active aussi cette année puis Marc avec son casque lourd de l’armée sur la tête(c’est chez lui qu’est installé le studio rudimentaire de Radio SOS Emploi), ensuite Pascal militaire de carrière en permission, je le mets en garde sur les risques qu’il encoure si on le reconnaît sur une photo, ça ne l’inquiète pas. .. Le Relais est vide à part les joueurs de belote, « on occupe » comme ils disent. Nous apprenons qu’un autre engin se dirige vers le commissariat suivi par un grand nombre de manifestants, nous allons les rejoindre. Depuis que j’ai quitté la famille, j’en ai fait des kilomètres.
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Revenons un instant sur l’occupation qui a eu lieu et à la retenue des journalistes. Les instances de la CFDT, Nancy puis bientôt Paris ont téléphoné pour nous désavouer, dire que nous arrêtions de faire les c…. Les échanges téléphoniques ont été virulents avec Jean Claude R. qui a enfin permis à un journaliste de sortir pour porter les papiers de tous ses confrères pour les transmettre aux différentes rédactions et a un photographe pour emmener les pellicules de photos à l’AFP de Metz. Mais les journalistes n’ont pas oublié de faire publier un manifeste dont je ne retrouve pas le texte.
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Précédé du clark, nous rejoignons la zone des affrontements, ça chauffe pas mal, nous voyons déjà beaucoup de fumée, l’engin ne s’arrête pas et va pour défoncer le portail d’entrée du commissariat de police. Le conducteur a juste le temps de sauter à terre, les grenades tirées à bout portant ont fait sauter le pare brise en éclats, l’engin percute le pilier gauche en pierres de taille, l’engin cale, le pilier est de travers mais reste debout.
Un autre engin beaucoup plus gros celui là est lancé sans conducteur pour compléter le travail du premier mais il dévie est descend la pente raide pour finir sur le terrain de basket, puis cale à son tour, heureusement. Plus tard dans la matinée, Casola, chef d’entreprise à qui appartient ce gros engin viendra nous engueuler en nous traitant de jeunes c… (encore!) et nous donnera le prix du matériel, qui a mon avis n’a pas beaucoup souffert.
Un camion de chaux vive est déversé au milieu de la route devant le commissariat, raison pour laquelle celui ci se retrouvera bientôt tout blanc, murs, trottoirs, route, tout devient blanc. Pendant ce temps les forces de l’ordre tirent sans arrêt différentes grenades, déflagrantes et lacrymogènes.
Avec quelques-uns nous contournons le commissariat, passons derrière, ainsi nous le dominons. Cela nous permet de lancer beaucoup de choses dans la cours mais la plupart des cocktails Molotov de fortune, fabriqués à la hâte sur place ne fonctionnent pas.
photo : nous nous faisons déloger de derrière le commissariat.
Il a été dit (j’ai bie n du mal à le croire), un type armé d’une carabine a essayé de tirer sur les policiers aux fenêtres, personnellement j’étais sur place, je n’ai rien vu de tel, ces temps ci on m’a montré une photographie, soit disant une preuve, il y a effectivement une personne armée d’un fusil mais les éléments visibles sur photo ne correspondent pas aux abords immédiats ou éloignés du commissariat.
photo : Minute essaie de discréditer le mouvement des gens qui essaient de sauver leurs emplois
La CGT qui n’aime pas être débordée par la base essaye de récupérer ses troupes, elle n’aime pas que ses adhérents nous rejoignent. La parti communiste a installé une sono sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Le député Porcu essaie de retenir la population en vain. Beaucoup de jeunes nous rejoignent.
Les choses évoluent, devant le commissariat. Un escadron de gardes mobiles et des centaines de manifestants casqués et armés sont à moins de 10 mètres les uns des autres.
Le député Antoine Porcu arrive accompagné de deux élus communistes. Sa voiture sono est secouée, il prend le micro : « La lutte doit se passer dans les usines. Non à l’affrontement !». Il est hué et on peut entendre « Porcu vendu », « Non à la récupération »…..
Pour faire diversion Porcu dit « tous à l’UML ». L’UML est le syndicat du patronat, en plus de ses bureaux, il y a une salle de bal ou la Croix Rouge donne son bal annuel, le bal des commerçants et autres, il y a aussi l’école des maitres-ouvriers et le consulat du Luxembourg . Beaucoup de monde descend sur la place, ils casseront tout, le piano a queue transformé en allumettes, des chaises suspendues dans les lustres de cristal, même les cuvettes des WC cassées à la barre à mine. Plus tard dans la journée lorsque j’ai découvert les dégâts, j’étais effondré.
photo : L’UML saccagée (photo Yvon Chiarini)
Pour le moment je suis toujours face au commissariat, je discute avec quelques profs de l’école libre qui sont sortis par une petite porte de leur établissement, il n’y a plus de combat faute de combattants. Quand soudain on nous envoie des grenades lacrymogènes, tout le monde se replie par la petite porte je suis, la porte se referme violemment sur moi, j’ai un bras coincé, elle s’ouvre à nouveau et on me projette vers l’extérieur, je tombe sans me faire mal. Je vais regagner ma voiture sur la place, les grenades vont m’accompagner jusqu’en bas de la côte de la salle des sports, ils sont sympas, ils tirent à 2 mètres derrière moi, mais en continu. Les grenades s’écrasent sur le mur. Il n’y a plus personne, les barrages restent néanmoins en place. Je retrouve mon véhicule et je rejoins les miens, c’est dimanche. Je suis épuisé de ces 2 jours sans dormir.
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Petite restauration, je conte mes mésaventures depuis la veille. Les enfants me disent « Oui, mais nous, nous n’avons jamais vu de CRS ». Une petite douche, un costume et nous partons voir les CRS en famille. Irène, les enfants et Youki notre drahthaar. Il y a toujours des choses qui se consument sur les barrages désertés, nous passons à droite de la salle des sports ou nous pouvons voir les forces de l’ordre de loin. Nous sommes bien entendu seul dans le secteur, tout à coup ils nous bombardent de lacrymogènes, les enfants voulaient voir, ils ont vu, Youki aussi, il a failli crever.Nous allons voir les dégats à l’UML puis nous rentrons, je vais enfin me reposer.
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Ce que nous avons su après cette attaque du commissariat, 800 grenades déflagrantes et lacrymogènes ont été tirées en 2 heures. Le commissaire principal a indiqué que les policiers pouvaient tenir encore une à 2 heures. Les forces de l’ordre avaient reçu comme consigne de tout faire pour ne laisser entrer personne dans l’enceinte du commissariat.
« Tirer à balles réelles? », notre question est restée sans réponse.
