Taoïsme et zen
Par Yeiazel
Le duc de Lou avait fait un long périple pour venir demander conseil à Tchouang-tseu, le sage incomparable. Il le trouva dans une prairie, tout débraillé, jouant à la balle avec une bande d’enfants. Le taoïste aux pieds nus continua de jouer, se contentant de faire un signe au souverain pour lui indiquer qu’il ne pourrait interrompre la partie. Un jeu est chose sérieuse pour les enfants comme chacun sait !
Connaissant la réputation du sage excentrique, le souverain n’insista pas. Il s’installa avec sa suite sur des pliants que des serviteurs empressés mirent à leur disposition et entreprit de pique-niquer. A la fin de la partie, Tchouang-tseu, tout en s’épongeant le front avec les pans de sa tunique, demanda au potentat quel était l’objet de sa visite. Le duc magnanime fit verser au sage un vin de pêche dans une timbale en argent et lui expliqua:
– Mon pays de Lou est prospère, j’y fais régner l’ordre et la justice, j’observe la morale et les rites ancestraux, et pourtant, j’entends dire que mes ministres me critiquent et que mon peuple est mécontent.
Le sage huma longuement le précieux gobelet, dégusta à petites gorgées le vin de pêche en se gargarisant bruyamment le gosier, rota et répondit:
– Si une barque vide dérive au gré des courants et se dirige sur une jonque, les bateliers, même les pires brutes, ne se fâcheront pas et feront tout pour l’éviter. Supposons maintenant que la même barque dérive avec un homme à bord. L’attitude des marins sera bien différente. Même les plus débonnaires pousseront des cris, gesticuleront, et si l’homme ne répond pas, s’il est endormi, ils se mettront en colère et l’insulteront. Si jamais la barque heurte le navire, ils sont capables de sauter dedans et de flanquer une correction à son passager. Si la barque est pleine, elle attire la colère. Si elle est vide, elle ne la provoque pas. Ainsi, si vous jetez par-dessus bord votre moi, vous traverserez le fleuve de la vie sans que nul s’oppose à vous ni cherche à vous nuire.
En guise de conclusion, sans doute inspiré par le vin de pêche, Tchouang-tseu improvisa ces vers:
A celui qui n’est plus attaché à lui-même,
Les formes et les êtres se manifestent.
Dans ses mouvements, il est comme l’eau, insaisissable.
Au repos, il est comme un écho, un miroir.