Par Elijah
L’origine du célibat
Les questions qui reviennent : Est-ce la volonté de Dieu ? Est-ce l’exemple donné par Jésus ? Jésus a-t-il jamais dit que les prêtres ne devaient avoir ni femme, ni compagne, ni relations sexuelles ? Jésus a-t-il interdit le sacerdoce des femmes ? A-t-il condamné l’homosexualité comme immorale, contre nature, intrinsèquement mauvaise ?
Quelqu’un a peut-être écrit une réponse.
Federico Bollettin, trente-six ans, prêtre jusqu’en 2007. Il est aujourd’hui marié. Il a deux enfants. Il a raconté son histoire dans un livre « Bianco e nera, amanti per la pelle » (Federico Bollettin, Bianco e nera, amanti per la pelle, Gabrielli, 2008).
Le célibat, pratique des ascètes et des moines dans les premiers siècles du christianisme, a ensuite fait l’objet de tentatives de législation ; il n’est devenu un engagement qu’avec le concile de Trente, convoqué par le pape Paul III en 1545 et fermé en 1563 après de multiples interruptions.
Au commencement, Dieu a fait l’homme mâle et femme. Satisfait, il vit que c’était une très bonne chose. Il adressa à l’homme et à la femme la recommandation suivante : soyez féconds, multipliez-vous. C’est le récit de la première tradition hébraïque, tel qu’il figure dans le livre de la Genèse.
Il existe une deuxième tradition, laquelle ajoute au récit une note très importante. Pourquoi Dieu a-t-il créé un genre mâle et un genre femelle ? Est-ce seulement en tant que facteur de reproduction de l’espèce ? Voici la réponse : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul : je lui ferai une aide qui soit semblable à lui ».
Soutien mutuel, amitié, plaisir : il n’y a pas que la procréation. On saisit dès les premières mesures que la dimension sexuelle est fondamentale dans le dessein de Dieu. Quel que soit le type d’amour, la langue de l’Ancien Testament emploie toujours le même terme hébreu : Ahavah, qui décrit la relation entre les personnes. Amour entre deux êtres épris l’un de l’autre, amour entre deux amis, amour d’une mère ou d’un père pour leurs enfants, amour de l’élève pour son maître. De même l’anglais I love you peut s’adresser à l’ami sans provoquer de malentendu. L’érotisme qui caractérise le Cantique des cantiques montre qu’il est considéré dans la Bible comme normal et digne de la plus grande considération. On y décrit la beauté d’un corps féminin, exalté dans ses moindres détails : le nombril, le sein, les cuisses, le ventre. « Les contours de ta hanche sont comme des colliers, œuvre des mains d’un artiste. Ton sein est une coupe arrondie ». Entendus dans la langue de l’époque, ces compliments disent la passion, le désir, l’attrait physique. Cette image de la femme diffère radicalement de celle que l’on trouve à la fin du Livre des Proverbes, où le portrait de la femme d’intérieur parfaite est en réalité celui d’une esclave : « Elle se lève quand il fait encore nuit, elle donne la nourriture à sa maisonnée (…) Elle fait de la toile et la vend (…). Elle surveille les allées et venues de sa maisonnée ». Il est donc nécessaire de commencer par rendre compte de la grande diversité qui s’exprime dans la Bible. En fait, la Bible n’est pas un livre mais, comme son nom l’indique, une somme de livres, une bibliothèque née dans un contexte religieux pluraliste. Y sont présentés différents types de pensées, courants, mouvements, groupes qui cohabitent comme par magie, non sans problèmes et incompréhensions. Voilà pourquoi nous pouvons y trouver tout et son contraire, selon l’auteur qui a écrit le texte, ou selon la communauté qui en était la destinataire.
La Loi de Moïse interdit aux prêtres d’avoir des rapports sexuels avant le culte. Interdit aux femmes de pénétrer dans le Temple pendant leurs règles. Certains soutiennent que ces règlements ont été introduits pour de simples raisons d’hygiène, ou pour renforcer la cohésion du peuple, et protéger son identité vis-à-vis des étrangers. D’autres portent la réflexion sur un plan philosophique. Les Hébreux de l’Antiquité concevaient le sperme et le sang comme des entités mystérieuses qui n’étaient pas à la portée de l’homme. Cette réalité était plus puissante que lui, et en étroite relation avec Dieu. L’union sexuelle comptait parmi les causes de l’impureté rituelle. Un prêtre pouvait-il offrir les sacrifices au Seigneur alors qu’il était impur ? Perdre du sang signifiait automatiquement perdre la vie. Une femme pouvait-elle se présenter au Temple alors que sa vitalité s’en allait ? Les expériences positives, une réalité bonne étaient choses religieusement pures ; les négatives, les dangereuses, étaient religieusement impures. Au sein de l’hébraïsme, on le voit. Il existe des positions différentes quant à la sexualité et à la corporéité ; des positions parfois contraires, parfois complémentaires. Parfois profondément machistes, parfois romantiques.
La naissance d’un mouvement en rapport avec la vie et l’enseignement de Jésus de Nazareth semble avoir fait passer au second plan les discussions sur ce qui est pur et impur, moral ou immoral, sexuellement licite ou illicite, pour s’attacher plutôt à construire un règne de Dieu fondé sur la justice, le partage et le bonheur.
Car ceux qui font le récit de la vie de Jésus ne lui font jamais émettre de jugements relatifs à la sexualité d’une personne. Au contraire, il leur arrive de le présenter comme un transgresseur de la Loi, un homme qui ne respecte pas le repos sabbatique et est touché par des femmes impures. Ceux que la société exclut pour un comportement sexuel non conforme à la Loi de Moïse reçoivent les attentions de Jésus, peuvent même être présentées comme des exemples en matière de foi et accueillis sans discrimination dans le groupe des disciples. Il guérit le compagnon homosexuel du centurion sans discuter la nature de leur relation. Il se laisse toucher par la femme qui souffre de pertes de sang et qui est donc impure selon la Loi, autrement dit inapprochable.
C’est un nouveau messie, différent de celui qu’avaient annoncé les principaux courants religieux, plus attentif aux personnes qu’à la Loi. Un messie au regard libre.
Le récit de Jésus naissant d’une vierge appartient à un genre littéraire de l’époque. Pour affirmer que Jésus de Nazareth est le Messie, on le fait naître d’une façon extraordinaire. D’un couple non encore marié et en règle avec la tradition, et sans rapport sexuel.
Tout cela pour mettre en évidence sa grandeur et l’importance de sa mission dès son arrivée sur Terre. Comme pour dire : en dépit de multiples obstacles, tant de nature biologique que sociale, ce messie devait venir au monde, car tel était le dessein divin.
Il n’y a là rien d’étrange si l’on pense à la naissance de Moïse, de Mahomet, de Bouddha et des autres grands prophètes. Quand Mahomet voit le jour, une lumière immense resplendit sur le monde. Jésus naît d’une vierge tandis que les Rois mages arrivent d’Orient pour l’adorer.
Mais la virginité de Marie elle-même est un dogme pontifical proclamé par le pape Pie IX le 8 décembre 1854 par la bulle Ineffabilis Deus.
Quand on lit les quatre Évangiles, ceux qui ont été réputés canoniques, c’est-à-dire véridiques, par opposition à ceux que l’on considère comme apocryphes, on voit que Jésus ne s’exprime jamais sur la sexualité. Il ne nous dit pas comment nous devons nous comporter sous la couette.
Les évangélistes nous présentent un Jésus capable d’accueillir et de faire en retour des gestes d’affection comme des baisers, des caresses, des embrassades, etc. Libre vis-à-vis du corps, et même libertin selon les bigots.
Les auteurs des Évangiles ont dû se donner bien du mal pour dénicher les euphémismes justes pour ne pas scandaliser les lecteurs religieux avec des mots obscènes.
Voici comment ils décrivent la rencontre de Jésus avec une prostituée chez Simon : « Et, se tenant à ses pieds (de Jésus) et pleurant, elle commença à lui arroser les pieds de ses larmes, et elle les essuyait de ses cheveux, elle lui essuyait les pieds, et lui baisait les pieds et les oignait de parfum ». Quelle scène !
Inoffensive à première vue, et bouleversante en réalité quand on découvre la vraie signification des images employées. Les pieds, dans la symbolique hébraïque, représentent les organes génitaux ; et dans ce passage, ils sont évoqués pas moins de trois fois. Quant aux cheveux, ils étaient considérés comme une arme de séduction dotée d’une forte charge érotique ; seules les prostituées sortaient sans se couvrir la tête d’un voile.
Jésus se laisse toucher, sans juger. Il accepte ces attentions, expression d’amour d’une femme très probablement contrainte à se prostituer. A la fin, il condamne l’hypocrisie de ceux qui s’autorisent à la juger.
Il existe d’autres épisodes semblables à celui-ci, mais ils sont cachés derrière des interprétations par trop spiritualistes. On ne devrait pas trouver scandaleuse l’hypothèse selon laquelle le prophète de Nazareth était marié, comme le voulait l’usage pour tous les hommes de ce temps ; ni celle qui veut que sa mère ait eu d’autres enfants. Les Évangiles apocryphes parlent des frères de Jésus.
La règle est la suivante : ce qui est normal, par définition, n’est pas écrit. Le normal est tenu pour évident. Il est tellement humain de tomber amoureux, de vivre une relation d’amour, d’avoir des rapports sexuels, y compris au cours d’une seule période de sa vie, que les évangélistes n’en parlent pas. Certes, le style itinérant de Jésus exigeait une bonne dose de liberté et de détachement vis-à-vis des choses et des êtres, mais il n’était pas pour autant demandé aux disciples de renoncer à leur compagne ou à leur compagnon.
Le message et le genre de vie de Jésus de Nazareth, tels que transmis par les premières communautés d’adeptes, n’approfondissent pas la question des comportements sexuels. Ce sont les Pères de l’Église, et surtout des pontifes, qui formulèrent des hypothèses moralistes qui, avec le temps, deviendront des dogmes et des interdits applicables à toute la chrétienté.
Pourquoi le message de Jésus a-t-il été déformé ?
Saint Jérôme n’admet la sexualité qu’en référence à la procréation. Saint Ambroise affirme que le mariage, tout en étant une bonne chose, implique certains actes dont même les personnes mariées ont à rougir. Il y a des voix discordantes : Irénée qui voit en l’homme une image de Dieu y compris au point de vue de la chair. Mais la majorité des Pères de l’Église et des saints nous ont transmis une mentalité où la sphère de la sexualité, et de la corporéité en général, est vue comme quelque chose dont il faut se libérer si l’on souhaite se rapprocher de Dieu.
Éprouver du plaisir peut conduire à l’orgueil et au péché. Porter sa croix, faire des sacrifices, s’astreindre à des tâches primaires, tels sont les signes d’une grande maturité spirituelle.
Augustin. Dans son livre autobiographique. Les Confessions, l’évêque d’Hippone ne se cache pas d’avoir souffert de tensions continuelles et de difficultés dans la gestion de sa propre sexualité. Avant sa conversion, il a vécu pendant des années avec une femme dont il a eu un fils naturel. Augustin vivait l’attirance pour une femme comme pure génitalité, comme quelque chose de qualité inférieure comparativement aux sentiments et à la relation d’amitié avec un autre homme. La période de l’adolescence est marquée normalement par des pulsions érotiques très fortes et par la tension de transgresser les normes. Pour lui, cette période laissa la marque d’un traumatisme.
Pour nombre de théologiens et de spécialistes de la Bible, le fait qu’un simple mouvement local soit devenu une institution religieuse universelle a contaminé l’esprit originaire des premières communautés chrétiennes.
C’est ce qui est arrivé après la mort de François d’Assise. François prenait l’Évangile à la lettre, il refusait les règles et les hiérarchies ; comment aurait-il pu accepter que son mouvement devienne un ordre religieux, que ses refuges au fond des bois cèdent la place à d’imposantes cathédrales ?
Le compromis est le suivant : Pour durer, le christianisme a dû s’institutionnaliser et, inévitablement, assumer un rôle de pouvoir et de contrôle. Jésus n’a jamais voulu fonder une Église : le fait est sereinement reconnu par les exégètes et par la théologie depuis des dizaines d’années déjà.
Concile de Nicée I, au début du IVe siècle
Un empereur qui n’est ni pratiquant ni baptisé prend l’initiative de convoquer les évêques au premier concile de l’histoire de l’Église. Constantin, par intérêt, au nom d’objectifs qui lui appartiennent, organise toute l’affaire avec ses propres deniers : les transports, le gîte et le couvert. Il a l’intuition que la religion chrétienne pourrait procurer un facteur de cohésion efficace à une société grandement fragmentée et divisée. Le christianisme devient ainsi la religion officielle de l’Empire romain, et commence à acquérir visibilité et puissance.
Pour gérer une structure marquée par une croissance continue, les responsables doivent renforcer la hiérarchie qui, à travers les dogmes, exercera son contrôle sur la masse des fidèles toute entière. C’est ainsi, par exemple, qu’est née la pratique du pédobaptême, le baptême des enfants qui sanctifie l’appartenance immédiate d’un individu à l’Église. Mais Jésus ne s’est-il pas fait baptiser, adulte, dans les eaux du Jourdain par Jean le Baptiste ?
Saint Thomas s’essaie à une théologie de la sexualité. Dans sa Somme théologique, il explique que l’homme est relation comme Dieu est pure relationalité. Et c’est précisément ce qui le rend humain, apte au dépassement des instincts. La relation affective pousse l’homme et la femme à sortir d’eux-mêmes, à rechercher un être à aimer et duquel être aimé. L’acte sexuel offre les deux. L’être tout entier y est impliqué dans son intégrité. L’Aquinate ne craignait pas de raconter à ses disciples ce qui lui arrivait parfois lorsque sa méditation des choses divines était la plus intense : son corps réagissait par une pollution. Le phénomène est beaucoup plus habituel qu’on pourrait le croire. Il y a vingt ans, la théologicienne italienne Maria Caterina Jacobelli a publié un ouvrage intitulé Risus Pascalis. Il fondamento teologico del piacere sessuale (« Rite pascal. Le fondement théologique du plaisir sexuel », Queriniana, 1991). Elle tentait de répondre à l’intéressante question de savoir s’il n’y a pas quelque chose, dans le plaisir sexuel, qui le relie à la jouissance de Dieu.
Caterina Jacobelli, pour fonder sa thèse, se réfère à Saint Thomas « Thomas dit qu’en effet Dieu jouit. Chez lui, qui est pur esprit, il ne peut s’agit de jouissance physique, mais cette profonde explosion de joie, quand elle survient chez l’homme, a évidemment une redondance physique ; de sorte que l’on peut dire à bon droit que la sexualité, avec le plaisir qu’elle comporte, plonge en Dieu ses dernières racines ».
Étranges propos sous la plume d’une théologienne. Caterina Jacobelli, aujourd’hui âgée de plus de 80 ans, a parlé de Dieu et de la sexualité de façon contemporaine, en employant des termes positifs.
La jouissance sexuelle donnée à la créature « homme » s’enracine dans son être relationnel, dans son aptitude à entrer en communion totale avec l’autre ; c’est l’aptitude la plus large et la plus profonde qui ait été donnée aux créatures humaines. La théologienne écrit aussi dans un très beau passage « Dans une union d’amour, le corps devient instrument, expression, langage de deux personnes qui communiquent la profondeur de leur être (…) l’orgasme est le cri muet poussé quand on se vide entièrement ; voilà, j’ai tout dit. Aucun autre plaisir donné à l’homme n’est à même de l’emporter au-delà de ses propres limites corporelles, au-delà de l’instant qu’il est en train de vivre. Dans l’orgasme jailli de l’amour, l’espace et le temps se dissolvent, et l’homme effleure l’infini ».
Bouleversant !
Elle affronte avec intelligence et délicatesse un rapport vécu comme conflictuel par l’imaginaire collectif : celui entre Dieu et la sexualité. Dès lors que la satisfaction sexuelle est indubitablement déterminante dans notre vie, pourquoi les prédications et la catéchèse n’enseignent-elles pas comment « bien faire l’amour » ?
Prenez-le comme une provocation si vous le voulez, mais nous sommes davantage gouvernés par nos hormones que par l’Évangile.