Par Elijah
La solitude des prêtres
Michel Taubmann, journaliste à Arte, a mené une enquête sur le non-respect du célibat dans le clergé catholique français. Son travail a d’abord donné lieu à un reportage, puis à un livre : Femmes de prêtres (Michel Taubmann, Femmes de prêtres, Stock, 2003). L’enquête de Taubmann montre combien les prêtres ressentent la fracture entre leur amour pour l’Église et celui qu’ils éprouvent pour une femme. Ce conflit provoque une grande souffrance. Les vraies victimes en sont les femmes et les enfants. Étant donné que dans la majorité des cas les compagnes sont croyantes et pratiquantes, elles sont oppressées par un violent sentiment de culpabilité. Certains prêtres souffrent de profondes carences affectives, sont anxieux, la peur les paralyse. Le système auquel ils ont choisi d’adhérer les amène à vivre une fausse vie, faite de mensonges et de subterfuges. La plupart sont incapables de prendre une décision ; ils n’ont pas un comportement responsable, ni vis-à-vis leur compagne, ni vis-à-vis de leurs enfants, ni vis-à-vis de l’Église. Les évêques essaient par tous les moyens de protéger les prêtres du scandale, de défendre la réputation de l’Église, quitte à faire passer au second plan le problème de tous ces enfants orphelins de père. Les compagnes se résignent à subir une relation difficile et incertaine. Aucune vie de couple « stable » ne peut s’installer. La loi du silence interdit la vie sociale et familiale et provoque de graves tensions internes qui peuvent aller jusqu’au suicide du prêtre ou de la compagne.
Les prêtres sont seuls. Ils sont seuls pour manger, ils sont seuls pour prier. Ils vivent seuls, souvent dans le silence. Souvent, ils se jettent tête baissée vers les personnes qui sont disposées à leur accorder une certaine forme de reconnaissance. C’est le piège de la solitude. L’être humain recherche désespérément la chaleur humaine. Au séminaire, on n’affrontait jamais les questions portant sur la sexualité, le célibat ou la solitude. On éludait ces sujets. Et plusieurs prêtres, dès la première marque de tendresse et d’affection, ont plongé dans des histoires invraisemblables. Si le prêtre avait, en lui, une déviance qui le portait plutôt vers les enfants, il en fait ses proies sous le couvert du secret car le monde religieux est plein de secrets. Personnellement, je condamne cette lâcheté, basse et vile de s’en prendre aux enfants, naïfs et si loin des bas instincts des adultes.
Oui, les prêtres connaissent une immense solitude que l’Église a beaucoup trop favorisée. Trop de prêtres n’ont personne à qui parler. Le ministère est dur. La vie intérieure, la vie de prière ne peut remplacer la présence à ses côtés d’une personne de confiance, à qui l’on raconte les petites choses de la vie quotidienne. C’est pourquoi je comprends qu’un homme, dans son sacerdoce, puisse connaître des moments de dépression, d’égarement émotionnel et qu’il ne parvienne pas à les dépasser tout seul. Plusieurs trouvent des compensations… et une fois ces compensations trouvées, ils dérivent, frappés par un jugement de l’Église qui leur demande de faire un choix qu’ils ne peuvent faire sans se déchirer l’âme.
Il y en a même qui ne se gêne pas pour être des prêtres play-boys. Ils le font dans la sacristie, dans le confessionnal, après l’heure de fermeture. Elle se retrouve enceinte. Lui, il veut qu’elle avorte ou fasse adopter l’enfant. Elle refuse. L’Église fait des moyens de pression. Un chèque arrange parfois bien des choses. La femme va élever son enfant dans le silence, pendant que le prêtre est muté dans une autre paroisse où il est libre de recommencer. Ce genre d’oiseau existe également !
Mais sa solitude n’excusera jamais certains actes odieux.
Il y a double vie et double vie… La sexomanie est un désordre. Tous les prêtres qui vivent la solitude forcée ne deviennent pas tous des bombes sexuelles, des pervers ou des prédateurs sexuels. Il faut faire la nuance entre « envie » et « amour ».
Le Professeur Vittorino Andreoli analyse dans son livre « Preti » qui veut dire « Prêtres » (Vittorino Andreoli, Pretti, Piemme, 2009) les mésaventures de nombreux prêtres. Pour lui, tout vient de loin. Il explique que la liaison entre un prêtre et une femme n’est pas perçue par la communauté comme une relation naturelle, mais comme un acte de consommation sexuelle. Même quand le véritable amour est là, les gens la vivent comme une trahison. Raison pour laquelle elle fait scandale et jette une méchante lumière sur le prêtre qui devrait être un exemple de cohérence et d’amour de Dieu. Pour ainsi dire, ce dernier devient un démon déguisé en prêtre. Aujourd’hui, le prêtre dont la liaison avec une femme devient publique cumule deux erreurs : il commet un péché, il provoque un scandale. S’il a une relation secrète, il commet un péché mais ne fait pas scandale. La question reste une affaire privée entre lui et le Seigneur : un Seigneur dont les religieux savent qu’il est bon et miséricordieux…
Andreoli, dans son livre, en vient à la conclusion suivante : le cœur du problème, c’est le scandale, non le péché individuel. En effet, le scandale outrepasse les frontières de l’individu pour investir l’institution ; il nourrit des doutes en série chez ceux qui se scandalisent. Il pose le problème d’une Église qui maintient à leur poste ceux qui ne remplissent pas leur mission universelle et véritablement la trahissent. En définitive, le scandale éloigne les fidèles de l’Église. L’Église ne veut pas de problèmes.
L’Église de Rome : le premier commandement est la sauvegarde de l’espèce, une espèce en voie d’extinction. Muté et libre de retomber dans la tentation. Telle est la mesure disciplinaire choisie par les autorités ecclésiastiques pour punir la conduite d’un don Giorgio, par exemple.
Don Giorgio est un prêtre d’une cinquantaine d’années, d’excellente réputation. Un beau jour, un homme rentré chez lui plus tôt que prévu le trouve au lit avec sa femme. Don Giorgio, qui plus est, est un ami fraternel, quasiment un membre de la famille. Bien qu’aveuglé par la rage, l’homme reste lucide ; il s’empare d’un appareil photo, prend un cliché, puis se précipite pour raconter ce qui vient de se passer. L’homme enragé débarque dans les bureaux de la curie pour s’indigner. La police intervient afin de tranquilliser l’homme qui pourrait en venir aux mains. L’épisode regrettable a profondément ébranlé tant la communauté cléricale et religieuse que la société civile. Le mari cocu a fini par pardonner à sa femme ; quant au prêtre, il a été muté.
Muté et libre de retomber dans la tentation.
Comme don Pasquale, prêtre sicilien qui, en proie à la solitude, ouvre le Giornale di Sicilia à la page des petites annonces !