Histoires de prêtres – 4

Originellement publiée en 2011, cette chronique a été privée jusqu’en 2025. Elle est aujourd’hui lisible publiquement sur ce blogue avec le consentement de l’auteur et des divers intervenants qui ont participé aux échanges. Toutefois, tous les commentaires ont été supprimés par égard à la confidentialité des discussions qui ont découlé de ces lectures. Certains liens peuvent ne plus fonctionner.

Par Elijah

Voici le témoignage de Teo* 45 ans (prêtre)

 

Je mène une double vie avec une femme depuis dix ans. Je n’ai pas quitté mes fonctions de prêtre. Nous vivons comme des sans-papiers. Nous nous voyons en cachette, à la nuit tombée. Pendant la journée, si on se rencontre dans un lieu public, nous ne restons jamais longtemps ensemble. Nous faisons attention aux ragots. Nous n’avons pas d’enfants. Je sais qu’elle souhaiterait en avoir. Il est hors de question, pour moi, de faire naître un enfant dans ces conditions de vie misérable. Nous nous aimons mais je n’ai rien étudié à part la théologie. Je sais que je ne pourrai jamais faire vivre une famille si je devais quitter mon ministère pour mener une vie de couple. Il y a des jours où je me sens dans la peau d’un traitre mais je n’ai pas le courage de mettre un terme à une relation qui me rend heureux. Je suis heureux quand je la vois, quand on se parle au téléphone, quand on s’écrit et quand on fait l’amour aussi. Je suis également heureux quand je célèbre la messe et c’est un grand mystère d’être heureux dans deux situations tellement opposées. Je souhaiterais, bien entendu, l’abolition du célibat obligatoire pour les prêtres. Pour les moines, c’est différent. Ils vivent en communauté monastique. Pour les prêtres, ce serait plus facile d’abolir cette obligation ou l’assouplir pour permettre à l’amour de s’épanouir dans la dignité et le respect.

Comme l’a dit, Elijah, mon confrère dans la foi, il existe plusieurs cas. Chacun d’eux est différent. Je fais partie de ces prêtres qui ne peuvent tout laisser tomber pour la femme de leur vie. Le poids à assumer, pour une femme qui a un revenu modeste, serait vraiment trop pénible. Il faut comprendre également que lorsqu’un prêtre démissionne, il perd tout. Il se retrouve à la rue, sans le sou. Il n’a pas de biens propres. Il n’a plus d’identité sociale. L’Église ne fait rien pour l’aider à trouver autre chose. Elle ne l’aide pas financièrement à s’établir dans une nouvelle vie. Elle contrôle donc tous les aspects de sa vie jusqu’à sa fidélité envers l’Église. Peu d’entre nous peuvent quitter la vie sacerdotale après un certain âge pour une deuxième carrière. Quand le prêtre démissionne ou se fait retirer son ministère pour cause d’inconduite scandaleuse, il n’y a aucune porte de sortie pour lui. Il devient un SDF.

Il y a des jours où j’en ai assez. J’ai envie de sortir dans la rue et de crier un bon coup. J’ai envie de dresser mon poing vers le ciel et de demander « hé, toi, là-haut, qui as dit aimez-vous les uns les autres, qu’attends-tu de moi qui t’ai servi avec sincérité ? Ne viendras-tu pas à mon secours ? »

C’est pénible pour elle, pour moi, pour les paroissiens qui se demandent parfois quelle mouche me pique quand je suis impatient. Ce manque de place pour l’amour au grand jour s’en ressent jusque dans mon travail. Mon cœur est déchiré. Mon âme pleure. Je n’ai personne à qui parler de mes tourments intérieurs, sauf cette femme, bonne et aimante, qui accepte chacun de mes rendez-vous depuis dix ans et qui espère, un jour, m’avoir comme époux. Oui, je le voudrais. Oui, je le veux…

…mais je ne peux pas.

Merci au Père Elijah de m’avoir donné l’opportunité d’exprimer ma souffrance sur ce blog.

 

*Teo est un nom d’emprunt