Par Martin Pelletier
L’abcès que nous sommes aura tout de même survécu quelque 500 ans. Un demi-millénaire d’aventures francophones en Amérique, ce n’est pas rien! Nos arrières petits-enfants regarderont fièrement leur histoire en réalité 3D augmentée, tout en se disant de nous « Oh my god, how could they have resisted that long? ».
Disons-nous-le franchement: nous ne parlerons plus français au Québec en 2034. Si vous lisez ces lignes et que vous habitez la région de Montréal, vous acquiescez à cette affirmation sans l’ombre d’un doute. Je n’ai même pas besoin de la renforcer par des explications. Mais si vous résidez à l’extérieur du 514 ou du 450, je vous explique en quelques faits pourquoi vous devriez déjà vous inscrire à des cours d’anglais intensifs.
Le mathématicien Charles Castonguay, qui vient de publier « Le français dégringole », affirme qu’entre 2001 et 2006, nous avons perdu 2% de notre poids linguistique. Du jamais vu dans l’histoire du recensement, selon lui, alors que nous ne représentons plus que 79% des habitants de la belle province. L’assimilation s’accélère rondement, mais admettons que cette décroissance se maintienne tel quel, nous représenterons moins que les deux tiers de ceux qui parleront la langue de Nicolas Sarkozy d’ici 25 ans.
Et l’anglicisation ne doit pas être vue que dans l’absolu. Ce n’est pas le pourcentage, mais l’expansion territoriale qui compte. On parle déjà une autre langue que le français sur plus de la moitié de l’île de Montréal. Il est impossible de déambuler sur Sainte-Catherine sans être abasourdi par l’omniprésence de l’anglais, mais ce qu’il y a de plus surprenant c’est que cet anglais s’épanche maintenant sur l’avenue Mont-Royal, au cœur même du Plateau. Les couronnes nord et sud s’anglicisent aussi à pas de géant. En 10 ans, on est passé d’un Lavallois sur sept qui était anglophone, à un sur cinq, non pas aujourd’hui, mais en 2006. Est-ce que maintenant le ratio est d’un sur quatre, je ne saurais l’affirmer, mais allez-vous en faire une idée vous-même du côté du Carrefour Laval… On s’adresse à vous directement en anglais dans près de la moitié des commerces.
La grande région métropolitaine a donc déjà basculé vers l’anglais comme langue du travail et du commerce, elle qui héberge la moitié des habitants de la province. C’est aussi elle qui détient le pouvoir politique, une situation qui s’accentuera avec l’inéluctable réforme de la carte électorale. Elle est la métropole économique, où toutes les décisions se prennent déjà en anglais. Et c’est là où sont concentrés les médias d’information… Dans ses derniers chiffres sur les migrations entre les régions et les villes du Québec, l’Institut de la statistique montre clairement que les Québécois quittent lentement et inexorablement le Saguenay, l’Abitibi et le Bas-Saint-Laurent pour venir s’établir à Montréal, Gatineau et Québec, cette dernière constituant le seul château fort urbain contre l’anglicisation.
Et que dire de ces quelque 50 000 immigrants qu’on accueille à bras ouverts chaque année pour contribuer au développement économique. Croyez-vous qu’ils se sentent vraiment obligés d’apprendre le français en mettant les pieds ici? Même les Français disent qu’ils émigrent au Canada au premier chef, avant le Québec. Ils ne recherchent pas la culture française outre-Atlantique, c’est plutôt l’inverse. Ils viennent s’établir dans l’Amérique de Joe Dassin par la porte d’accès la plus simple, bardés de leur répertoire presque infini d’anglicismes. Leurs descendants parleront anglais volontiers.
On peut établir symboliquement la date de la fin du monde francophone sur notre continent: pourquoi pas dans moins de 25 ans, en 2034, 500 ans après la supposée « découverte » de Jacques Cartier?
Il n’y a rien de dramatique dans la disparition d’une langue parlée, même si elle celle-ci soude entre elles les particularités de notre nation. Ce qui est grave, c’est que des Québécois francophones s’obstinent à penser que nous parlerons le français encore longtemps. Une telle déconnexion de la réalité sous-entend qu’on peut les manipuler aisément. À quelles fins? God bless America.
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