Evènements de LONGWY 1978-1979 (7)

 

Marcel DONATI suite.

Mise en garde : âmes sensibles s’abstenir de lire cet épisode.

Longwy, c’était Marcel et Marcel c’était Longwy. Dès qu’une équipe de reporters apparaît au Ratentout, le goulot d’étranglement qui conduit du plateau en fond de vallée, elle a son adresse en poche pour lui faire cracher le morceau. « Et sois toi-même hein coco » Du vécu; ils en ont eu les journalistes, du grand, de l’époustouflant, du sensationnel, de l’unique dans votre ville, comme quand il racontait le terrible accident de février 1955 à l’usine de Rehon dans son livre-témoignage :

« …Début février 1955, à moins d’une semaine de mon dix-septième anniversaire, je découvre l’horreur. Un matin vers dix heures trente, je suis aux commandes de la cage finisseuse en bout de passerelle… Dehors il neige depuis la prise de poste… Soudain, sous mes pieds, une explosion secoue les structures métalliques. Un rideau de poussière se scories de chaux me bouche la vue, à moins de deux mètres. D’instinct je stoppe les rouleaux de travail. Des cris indescriptibles déchirent l’air. Il s’ensuit un enchaînement de crépitements, et voilà que toutes les installations se taisent. C’est la panne générale. »

… »Les cris des ouvriers, des cris de détresse, s’amplifient. La chaleur étouffante nous étreint. Des cris de bêtes blessées montent de l’acièrie. Petit à petit, le rideau de fumée se dissout tandis que se répand une odeur de chair grillée… Je préssent le pire. Sous le sol s’étend une nappe d’acier qui se solidifie après avoir tout brûlé sur son passage. par endroit, je distingue des masses sombres qui achèvent de se consumer… je comprends que ces taches noires fumantes sont les cadavres carbonisées des victimes prises au piège… »

« Une poche d’une trentaine de tonnes d’acier en fusion vient de se déverser sur une équipe de maçons fumistes. Six sont morts sur le coup, un septième est retrouvé mort à l’extérieur des installations. Il s’est roulé en vain dans la neige pour tenter d’éteindre le feu qu’il l’a enflammé… Dans mon coin, je vomis le casse-croûte… Personne ne réalise vraiment. L’air est irrespirable… Dans les jours qui suivent deux autres maçons décèdent à la suite de leurs blessures. Parmi eux, Allièri qui a fait la guerre d’indochine. Maintes fois il a vu la mort le frôler de près. Aujourd’hui il est mort au feu de l’acier, de ce métal dont on fabrique les armes… »

Marcel face à ce drame va bien sûr intérioriser. Il en fera son histoire, « une histoire à jamais ancrée dans sa mémoire », (…)

(…) Je me bats pour un monstre qui me bouffe« ! Une phrase terrible qu’il m’avait lancée un jour de la fenêtre de sa petite maison de la rue de la République face à la vieille usine en ruines!…  » Regarde-moi ça, cette usine de merde qui nous a bouffés nos plus belles années, et pour laquelle il faut aujourd’hui se battre comme des chiens »…

Une parole vraie, une gueule vraie, un comportement vrai… le Marcel a toujours crevé l’écran dans tout ce qu’il a entrepris. On le voit sur une des photos de son livre en Cardinal de Rosette dans Le mal court de Jacques Audiberti.
Avec une gueule pas possible, hautain, fier, et pour tout dire extravagant; tout le contraire de ce qu’il était en réalité : un être très sensible à la misère des autres comme il le dit lui-même, tiers-mondiste au temps ou ce mot avait un sens, solidaire avec les peuples opprimés, avec les Algériens pris dans la guerre, écologiste quand ce n’était pas encore à la mode, généreux jusqu’a l’outrance. Excessif toujours… ennuyeux jamais… Nous eûmes de vrais coups de gueule lorsqu’il s’agissait de défendre ma profession de journaliste (« tous des pourris! ») ou le titre que je représentais (la presse bourgeoise et réactionnaire ») ou quand il me soupçonnait d’être inféodé aux flics!

Et de vrais coups de coeur lorsqu’il évoquait devant moi ses premières années où il était pour les jeunes Français la sale macaroni, le cancre qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui réussit quand même à décrocher son certif à force de courage, d’abnégation et de coups de pieds au cul, quand il parlait de Remo, son père, de Maria, sa mère qui l’a mis au monde dans une baraque en vieilles planches dont le toit fuyait un après midi de février 1935. Coups de coeur, coups de sang… le Marcel était à fleur de peau, un écorché vif, un être qui ne supportait pas l’injustice, à toujours défendre une certaine conception de l’homme. Honnête, droit, orgueilleux sans doute mais qui revendiquait rien de moins que d’être au service des autres ! Sans calcul… mais non sans contradiction, non sans paradoxe, comme chacun d’entre nous.

Mais de lui, finalement, de ce grand jeune homme fier d’avoir appartenu à la classe ouvière et de ne l’avoir trahi, c’est finalement la souffrance que je retiendrai. Celle de la maladie bien sûr qui va le meurtrir et lui interdire de s’accomplir totalement. Car à la télévision, à la radio, au théâtre et au cinéma (dans le film de Jean-Pierre Thorn, Je t’ai dans la peau, où il joue son propre rôle, celui d’un militant avec son double syndical, Michel Olmi), il ajoutera bientôt l’écriture… la poèsie bien sûr mais aussi ses souvenirs (ses mémoires?) dans Coeur d’acier, souvenirs d’un sidérurgiste de Lorraine.

(…) Cet homme hypersensible aura en effet beaucoup souffert des combats inutiles pour essayer d’enrayer la machine à détruire. Certes, il ne se faisait aucune illusion. Les décisions prises iraient jusqu’au bout. La sidérurgie serait à Longwy rayée de la carte. Simplement, les luttes menées pouvaient dans un premier temps retarder les échéances. Les politiques/patrons avaient le temps devant eux… et l’argent pour désamorcer la crise.

(…)

Marcel, malade de son usine en ruine, est aussi et surtout malade de ses idées, de son communisme ! Le fort en gueule, le révoté, le rebelle n’a pas compris ni admis que ses convictions soient ainsi bafouées… que le communisme s’effondre à l’Est mais aussi chez nous, ici à Longwy. Marcel est mort d’avoir été en désaccord avec la vie qui a changé sans qu’il s’en aperçoive. La CGT qui soutenait les quatre ministres communistes du gouvernement, c’était pour lui proprement insoutenable… Trahison ! trahison ! Ayant lâché les amarres (il restait pourtant très attaché à sa CGT), il redevint enfin lui-même. Le petit Marcel… Et sur la dernière scène, le petit cancre, macaroni, rital fit un dernier triomphe d’empereur romain. C’était un après-midi de février au petit cimetière de Cutry, près de Longwy… il faisait un froid sibérien mais Le chiffon rouge de Michel Fugain qui depuis plus de quinze ans remplaçait dans les coeurs des Longwy l’Internationale tentait de réchauffer les corps !

Tous ses amis, ses potes, ses copains étaient là, dans une émotion forte, mais aussi les camarades qui ne lui tenaient pas rigueur des coups de griffe et des coups de gueule… Des mots furent dits, des chansons furent chantées, des au revoir lancés au hasard, des pleurs qui n’étaient pas factices… Marcel saluait une dernière fois son public… nombreux, ému, transi…

Il avait 57 ans

(Extraits de « Longwy L’écorchée vive » de Guy-Joseph Feller – éditions Serpenoise)

Je voulais vous dire :

– Ce genre
d’accident dans la sidérurgie n’était pas si rare, l’acier solidifié était récupèré, mis sur à part,pour respect des morts…quelques années ou décennies plus tard, récupèré, refondu et transformé.
Les cercueils étaient vides.

– J’ai assisté à une soirée poésie à Longlaville, j’ai vu et entendu Marcel, humble, digne.

– De 1982 à 1988 Marcel et ses copains ont repris le combat pour essayer de ralentir la fermeture du train feuillard de l’usine de Rehon, ce sont eux à ce moment là qui ont fait des opérations « coups de poing »

– Je pense à un accident particulièrement atroce, malgrés qu’il n’y ai eu qu’une victime…. ………je décide de ne pas vous en parler.