
LA PETITE CROTTE DE L’ÉCUREUIL
Je ne crois pas avoir eu faim, mais après la guerre, madame Leclerc, veuve de guerre, assistante sociale très gentille, venait me chercher tous les ans pour m’emmener vers des lieux appelés « préventoriums », lieux qui me semblaient être à l’autre bout du monde.
Par le train bien sûr. Les premières années il y avait sur les quais de gare, des infirmières de la Croix Rouge, habillées un peu comme des bonnes soeurs. Nous avions droit à une boisson chaude et à un biscuit. Je trouvais celà très sympathique.
Si jusque l’âge de six ans tout était merveilleux, celà à changé après. Il faut dire que la destination n’était plus la même. Maintenant destination les vosges.
Là c’était discipline, discipline, avec l’Ecureuil, petite bonne femme maigrelette, soquettes blanches, jupe plissée, corsage blanc.
Marcher au pas, chanter « elle a les cheveux couleur de blé, le ciel entier se…. » pour descendre à la messe où nous attendait un suisse, magnifique dans ses habits.
Toilette à l’eau glacée, le soir quand nous étions bien fatigués d’avoir crapahuté dans les fôrets d’épicéas. Il y avait une erreur d’affectation, j’étais deux ans plus jeune que les autres enfants, donc on m’appelait « le petit ».
Le climat de l’établissement ne me plaisait pas du tout, je pleurais au lit tous les soirs, les mois étaient long. Le dortoir était immense, il y avait six rangées de lits, j’avais de la chance, la tête de mon lit était près d’un mur.
Un jour je suis réveillé par des chuchotements. La sonnette de réveil n’avait poutant pas été actionnée. Dans l’allée pas très loin de mon lit, un attroupement de gamins, l’un me fait signe de venir voir, tous étaient penchés à regarder le sol. Je regarde, il y a une petite crotte au sol.
– Tu crois que c’est une vraie ?
– Pourquoi, il y en a des fausses ?
– Oui pour faire des farces.
– Elle est petite !
Une monitrice réveillée par le bruit, vient voir ce qui se passe. Bien sur alerte et voici l’Ecureuil……
Dans le couloir, en pyjama, tous à genoux sur la mosaïque glacée, les mains sur la nuque et celà jusqu’au moment ou le fautif voudra se dénoncer. Je suis très timide et chaque fois que les monos me regardent, je rougis, ce n’est pas moi mais je rougis.
Il est maintenant 11 heures, nous sommes toujours à genoux.
Les monos ne sont pas contentes, elles n’ont pas eu le petit déjeuner, nous non plus.
L’Ecureuil passe et repasse, elle est en boule, elle cherche les clés des classes d’école. Je tends l’oreille, les clés seraient chez l’instit et celui-ci est parti en vacances. Lorsque l’Ecureuil est parti, une mono nous dit que nous avons de la chance, l’Ecureuil voulait récupèrer les règles pour nous les faire mettre sous les genoux. Elle revient :
– Alors mesdemoiselles qui c’est ?
Une monitrice balbutie :
– C’est le petit !
Le petit ? mais c’est moi le petit, mais ce n’est pas ma crotte, ce n’est pas moi…..le ciel me tombe sur la tête…..
Tout le monde est content, sauf moi bien sûr.
Nous nous lavons, habillons et montons au réfectoire pour le repas de midi. Les autres enfants ne me reprochent rien, à mon avis ils savent que ce n’est pas moi. La mono fautive essaie de m’expliquer que je suis peut-être somnambule et que c’est mieux comme celà, pour que tout le monde puisse aller manger. (kkrrrrrrr……)
Comme tous les jours au diner, l’Ecureuil fait l’appel de ceux qui ont pissé au lit. Ils doivent se mettre debout sur leur tabouret.
– Le petit aussi dit l’écureuil.
-Mais je n’ai pas pissé…
Cause perdue.
Au signal de l’Ecureuil, comme tous les soirs, tous les enfants en choeur :
– Houu! houu……les pisseurs
L’Ecureuil jouit.
– Mesdemoiselles enlevez les verres de ces messieurs, ils n’auront pas à boire.
Je rigole intérieurement, lors de la toilette du soir, l’eau est tellement fraiche que ce sera un plaisir d’en boire en douce.
FIN