Laurent fait du roller

roller
cœurs sensibles s’abstenir de lire !
Laurent fait du roller
par Jean-Charles Flamion

 
Sur la poêle, les deux oeufs cuisaient en modelant deux globes jaunes sur fond blanc. Une sorte de regard facétieux.
 » Je te fais des oeufs, mon chéri  » lança la mère alors quelle mettait la pincée de sel.
Comme à son habitude, le petit Laurent, face à la télévision du salon, ne daigna pas répondre. Quand un dessin animé le captivait, même à midi sonné, ses yeux restaient rivés à l’écran et ses lèvres n’émettaient aucun son.
 » Tu pourrais au moins me répondre, Laurent. J’espère que tu les mangeras. Ne fais pas comme hier. Hier, tu n’as pas touché à ton assiette et tu sais bien que maman n’aime pas ça. « 
Elle quitta la petite cuisine pour se diriger vers son fils, Hypnotisé par les prouesses acrobatiques d’un super héros nippon en guerre contre la galaxie.
 » En plus de ça, je t’ai déjà dit cent fois de ne pas te déplacer à la maison avec des rollers ! Mais non, tu n’écoutes rien ! Une tête de mule ! Le portrait de ton père. A neuf ans, moi, j’écoutais mes parents. Je sais, je suis trop gentille. « 
Elle lui empoigna le bras et le dirigea vers la table de la cuisine.
Rouiiiii…rouiiiii… firent les roulettes des rollers que le petit garnement n’avait toujours pas graissées.
« Pas la peine de rouspéter. Maman veut que tu manges. Une bonne salade de carottes rapées, un bon steak haché et puis deux oeufs bien frais. A ton âge, il faut se nourrir si on veut être grand et fort. « 
Le petit Laurent n’était toujours pas assis. Ses yeux d’un bleu azur ne scintillaient pas à la vue d’une table mise. Les gosses sont ainsi. Et celui-là écoutait sans doute moins que les autres. Trop gâté parce que trop stéréotypé. La blondeur de ses cheveux avait ému plus d’une mère du voisinage. Une frimousse d’ange. Et puis son petit habit de marin d’aujourd’hui, avec son polo à rayures, son bermuda blanc et son chapeau à pompon rouge, lui donnait une allure de petit garçon modèle franchement irrésistible.
La mère n’avait d’yeux que pour cette perle enfantine, la seule qu’elle avait mise au monde. Trop attachée à lui pour le partager, elle lui parlait comme d’autres récitent des prières. Pouvait-on lui reprocher pareil attachement ?
 » Puisque tu ne veux rien manger, viens faire un câlin à maman. « 
Elle l’entraîna vers elle… rouiiiii… et le serra fort.
 » Bon. Si tu aimes tant tes patins à roulettes, je veux dire tes rollers, tu peux les garder aux pieds à la maison. Tu vois comme maman est gentille, parce que maman t’aime, Laurent. Je t’aime à en pleurer des rivières, mon ange en sucre. C’est vrai que cet habit te va fort bien. J’aime surtout quand tu laisses dépasser une mèche blonde… attends… si !… Grognes pas, Laurent, sois mignon… Maman fait ressortir une mèche… Là… Oh ! comme tu es à croquer avec ta jolie petite mèche blonde et ton joli pompon rouge ! Viens ! Maman t’emmène à la salle de bain pour que tu te vois dans la glace. Non tu ne veux pas ? « 
Elle crut voir que son regard avait changé.
 » Mais si, Laurent, tu seras ravi de te voir. Allez, viens. « 
Elle lui prit encore le bras et ils traversèrent le hall.
Rouiiiii… rouiiiii…
 » Et puis, il faudra quand même que je te rachète d’autres rollers. Ceux-ci sont trop vieux, trop bruyants et… « 
On frappa à la porte. Ils s’arrêtèrent. Elle alla ouvrir. C’était la voisine. Mme Melfort.
« – Ah, bonjour Mme Melfort.
– Je… je venais juste voir si vous ne manquiez de rien…
– Mais tout va bien. Merci. C’est aimable à vous de venir. Entrez donc !
– Non… non… Je… je vous ai juste apporté une tarte aux prunes que j’ai faite ce matin. Les prunes sont de mon jardin…
– Oh ! comme c’est gentil ! Laurent adore justement les prunes. N’est-ce pas, mon chéri ? « 
Le gosse ne répondit pas.
 » – Faut l’excuser, reprit la mère. Il est un peu grognon.
– C’est… c’est de son âge… je…
– Oui, de son âge. Mais bon, avec le temps, il apprendra à sourire et à parler. Je crois que c’est à cause de tous ces dessins animés qu’il regarde.
– Oui… heu… sans doute.
– Croyez-vous qu’il faille lui interdire la télévision , Il serait si triste. C’est moi qui lui allume tous les matins, juste pour son bonheur…
– Oui, je comprends. Bon ! je vais vous laisser et… n’oubliez pas, si vous avez le moindre petit tracas…
– Oui ! Oui ! Bien sûr. C’est très gentil à vous d’être passée. Venez donc boire le café, disons, demain. S’il vous plaît, dites oui !
– Je… oui. Pourquoi pas… Excusez-moi, il faut vraiment que j’y aille !
-Entendu, Mme Melfort. A demain ! Au revoir. Merci encore ! « 
*
Au lieu de regagner la maison voisine, Mme Melfort préféra descendre en bas du village. Là, elle serait à l’abri des regards. Elle s’appuya contre un mur. Ses haut-le-coeur la firent brusquement vomir au point d’éclabousser ses chaussures.
Non loin, il y avait un banc et Mme Gomont, la doyenne de cette douce commune rurale, y était assise, tout à fait impassible.
« Assieds-toi, Lucienne. Je vois bien que tu as vomi, va. Tu as été la voir, n’est-ce pas ? « 
Lucienne Melfort, le teint cadavérique, prit place à côté d’elle, sur le banc. Son front ruisselait.
« – Oui. Je suis allée la voir. J’ai trop pitié, que veux-tu. Mon jardin donne sur son verger. Des fois, je la vois avec. Maintenant il a des rollers.
– Des quoi ?
– Des rollers ! Des patins à roulettes si tu préfères. Elle le promène en le tirant par le bras.
– On aura tout vu. Au fait, tu es sûre que son mari l’a quittée ?
– Certaine.
– Le pauvre homme. Je le plains plus qu’elle.
– Moi je les plains tous les deux. Quand le malheur frappe, il frappe dans tous les coins. Mais de là à faire ça !
– Tous les villages voisins en parlent. Bientôt, tu verras arriver des cars de touristes.
– N’exagère pas. Je l’ai vu. Il était avec elle. Elle l’a habillé en petit marin.
– Moi, une question me hante : comment cette mère a-t-elle pu obtenir l’autorisation ?
– Je crois qu’elle est passée par des relations, qu’elle a même écrit au Président de la République ou au préfet. Et puis, tu sais bien que la justice a rendu une décision favorable au nom de je ne sais quel droit nouveau.
– Cela fait six mois qu’il est mort. Six ou cinq ?
– Cinq. J’étais à l’enterrement. C’était leur unique enfant.
– L’amour rend fou. Mais là à faire empailler son fils pour le garder près de soi ! L’empailler comme on empaille un trophée de chasse ! C’est vraiment infâme.
– Moi, je vais te dire une chose : à force de le tirer par le bras pour le faire avancer, il y a une chance pour que ce bras se détache subitement du tronc. ça la convaincra enfin que son fils est vraiment mort. « 
Avec l’aimable acceptation des Editions de Vignaubière