
La journée a été chaude. Enfin le soleil se couche sur la baie d’Along. A peine descendus du bateau, les touristes se pressent vers les restaurants barrant les trottoirs de leur alignement de tables identiques. Les jeunes employées harponnent le client en lui proposant les fruits de mer au meilleur prix. La nuit, peu à peu, s’installe sur la baie.
L’animation de la rue envahit maintenant la ville dont l’agitation m’est étrangère. Les hommes ne me remarquent pas et je préfère ne pas être vu d’eux. Aujourd’hui encore, j’ai passé la journée à l’abri de leur regard, roulé en boule sous un arbre, derrière une cabane de chantier. Suivant l’heure, l’avancée du toit m’a protégé du soleil ou de la pluie. Le temps change si vite avant la période de la mousson.
Avec le soir, la faim s’installe. Me crispant le ventre, elle m’oblige à aller tenter ma chance, comme chaque jour, aux terrasses des restaurants voisins. Mais la chance existe-t-elle encore ?… Elle m’a oublié depuis si longtemps.
Plusieurs soirs de suite, j’ai attendu. Des soirs de déception et de fringale. Je sentais mes dernières forces décliner de jour en jour. La pluie avait obligé les clients à s’entasser à l’intérieur. En sortant, repus et pressés, ils ne me voyais pas. J’étais là pourtant, plein d’espoir malgré la pluie, à attendre pitance. Rien n’est jamais venu. Même Can, mon seul ami, semblait m’avoir oublié.
Avant, très souvent, nous passions nos journées ensemble. Peu à peu, comme je n’avais plus de force de bouger, il a préféré trouver d’autres amis de jeu. Jeune chiot rapide et intelligent, aimé par une maîtresse qui le nourrissait bien, il était devenu le jouet des enfants dans une prison dorée. Un jour pourtant, il a choisi l’évasion, prenant le risque de vivre au hasard des rues. Il a opté pour la liberté, dans un pays où l’homme apprécie la viande canine…et se montre toujours prêt à apprivoiser les chiens errants !
Je n’ai pas choisi ma liberté. J’aurais tellement aimé avoir un maître, m’en faire aimer pour obtenir de lui la nourriture, l’affection et la sécurité. Le hasard ne l’a pas permis, en faisant de moi le bâtard blessé que je suis, incapable de courir.
Pourtant, ce soir encore je n’ai pas le choix. Il me faut affronter la rue et les hommes si je veux manger. Can lui aussi préfère se cacher dans la journée pour sortir le soir sans être vu. Il se méfie des hommes maintenant. Lorsqu’à la nuit tombée il glisse derrière les cuisines de restaurants, c’est pour se gaver des restes de repas déposés là. Parfois il réussit même à chaparder un poulet ou un canard laqué qu’il rapporte au petit matin et que nous partageons. Mais depuis plusieurs jours, je ne peux compter sur son aide. Il a disparu.
Ce soir, malgré ma frayeur, je dois user mes dernières forces à trouver cette nourriture qui m’obsède. Il me faut atteindre la rue, longer les terrasses animées, exposer à la vue des clients mon corps décharné sur lequel les côtes se comptes, en espérant un geste de leur part. Un simple geste de pitié. Il y a bien longtemps que je n’attends plus d’affection. Si la chance me sourit, ce geste viendra avant que n’arrive le patron courroucé par ma présence devant sa porte. Tous se ressemblent, aucun ne m’accepte. Tous me chassent du pied et m’envoient de l’autre côté de la rue. Dans l’ombre. Là où personne ne pourra me voir.
Malgré le danger auquel m’expose mon handicap, j’ai trop faim pour attendre encore. Je sais qu’un nouveau jeûne me serait fatal. Je dois manger. Manger ou dormir. Définitivement. Seul, à l’écart du monde, pour attendre sagement la mort, la délivrance, enfin…
Les vélos circulent en tous sens autour de moi. De rares autos m’évitent par miracle après leur coup de klaxon rageur. Les motos envahissent de leur bruit la rue entière dans l’odeur de leur gaz d’échappement. Chaque mètre gagné est un miracle. Il faut que la faim soit dure pour me donner la force d’affronter le danger et l’humiliation. La force de plonger une fois encore dans mon calvaire quotidien. Une dernière fois sans doute, puisque j’ai perdu ma seule richesse.
Ce soir, je n’ai plus le morceau de carton qui me protège du sol lorsque j’avance, en rampant, sur la surface rugueuse et chaude du goudron. A chaque effort, à chaque progression, mon pantalon se déchire maintenant sous moi. Les terrasses sont là, toutes proches. Haletant, je tente un dernier effort pour être vu. Vu par ces étrangers dont l’assiette est pleine. Ces Américains revenus après tant d’années. Peut-être vont-ils me donner un peu de leur repas, me tendre un os, me donner leurs restes…pour se faire pardonner? A l’expression tendue de leur visage, je sais qu’ils m’ont vu. Ils posent leur poulet. Repoussent leur assiette. Tournent la tête. Gênés…
J’ai sans doute gâché leur soirée.
Le patron, furieux, s’approche. Il m’ordonne de traverser la rue, de partir loin de chez lui. Posé sur les coudes, je n’en ai plus la force. L’ombre des rochers danse dans la baie d’Along. J’aimerais tant pouvoir me dresser sur les mains pour admirer une dernière fois cette merveille… Je sens la semelle à hauteur de mon flanc, sa poussée violente. Ma tête frappe le sol. Éclate !
L’image se fixe en moi. Éblouissante, définitive et éternelle… L’explosion d’une mine, un matin de printemps.
Jean-André OLIVIER – « Editions de Vignaubière »